N’attendez pas : dévorez le polar du Pr Godeau. Vous ne le regretterez pas

Bonjour

Il faut toujours se méfier des mandarins.  Ils sont souvent  où on les attend le moins. Exemple Pierre Godeau, 84 ans aujourd’hui précisément. Des générations de médecins se souviennent de son monumental, richissime et  majestueux « Traité » (Flammarion). La grande époque. Les voitures de sport. L’apogée de La Pitié. On le retrouve aujourd’hui aux éditions Fiacre. La modestie. Les souvenirs.  La grande classe.

Dr House

Combien sommes-nous à conserver «le Godeau»  à portée de main ? Trois décennies de références et près de quatre mille pages dans la dernière édition. Dix mille polars en deux volumes. L’édition s’est numérisée tandis que la médecine interne se complexifiait. Tout cela aurait pu rester dans l’ombre, inconnu du plus grand nombre.  C’était compter sans le génie télévisé du Dr House. La célèbre série américaine a fait la promotion des internistes sans galvauder leur rôle. Mieux, le Dr Gregory House en a rehaussé leur talent, magnifié l’aura. Héritier du Holmes de Doyle il a, sur écran, renoué les fils de l’intrigue écrite. Boitant et drogué, errant lui aussi aux frontières de l’homosexualité, le Dr House a peut-être même suscité quelques vocations.

Georges Simenon

C’est aussi à grand écart que nous invite aujourd’hui le Pr Godeau. L’affaire a pris la forme d’un petit livre. 175 pages seulement, avec gros corps des éditions Fiacre.(1) Un format et un titre que l’on retrouvera dans les gares. Non loin des Simenon, ce grand Georges auquel la «Rue du Pas-de-la-Mule» est offert, in memoriam. Pierre Godeau doit en savoir long sur Simenon et sa passion pour la médecine. Simenon qui confia être aux anges après avoir reçu une lettre de René Leriche. Le grand chirurgien de la douleur expliquait à l’écrivain ce qui lui plaisait dans ses romans: les personnages y avaient aussi, des organes. Et Simenon de confier que, comme Knock, il ne pouvait se retenir de porter des diagnostics.

Charcot, Freud, Babinski

Pierre Godeau, un polar ? Inquiet, nous entrons dans ces pages ouvertes sur l’amour, la haine, la mort. Et nous revient la mémoire d’une rencontre organisée en 2005. C’était pour Le Monde. Hôpital de la Pitié, secteur pavillonnaire, les ombres ou les mânes de Charcot, Freud et Babinski. Pierre Godeau recevait avec chaleur et simplicité dans un bureau d’où le XIXe siècle n’avait pas encore totalement disparu ; un espace débordant de livres et de savoir humaniste. Un antre dont son élève et successeur, Jean-Charles Piette, lui avait alors élégamment laissé l’usufruit. Rencontrer Pierre Godeau, c’est croiser l’élégance. Officiellement à la retraite de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris mais toujours présent, bénévolement, dans ce service qu’il a bâti, Pierre Godeau surveillait alors la sortie de la quatrième édition de cette somme collective à laquelle il avait laissé son nom. Son «Traité de médecine».

Pic de la Mirandole

Médecine interne ? Il aurait préféré «médecine globale». «On pourrait définir l’interniste comme un décathlonien de la médecine, confiait celui qui ne cache pas la passion qu’il a toujours nourrie pour le cyclisme, le ski et la natation. De la même manière que le décathlonien ne s’engage pas dans toutes les épreuves d’une compétition d’athlétisme, nous n’avons pas la prétention de tout connaître. Mais, comme lui, nous cherchons à avoir un niveau le plus correct et le plus large possible.»

L’ambition affichée de ces spécialistes hors des normes? Elle a, selon lui, été largement caricaturée : on les réduit souvent à de pures figures intellectuelles, des Pic de La Mirandole de la médecine. «Disons plus simplement que, sans nous disperser, nous cherchons à garder le contact et à avoir une vue panoramique des choses, résumait-il. C’est peut-être, si l’on veut, une définition de l’intellectuel, mais pour ce qui nous concerne nous sommes aussi des praticiens. Quant à devenir un Pic de La Mirandole, il y a bien longtemps que ce n’est plus possible.»

Yves Bouverain, Marcel Cachin

Janvier 2005. Bientôt 75 ans. Pierre Godeau s’apprêtait à participer à la rédaction d’un Livre blanc et au mouvement de révolte, alors en germe, chez les 1500 «internistes» français. C’était pour lui l’occasion de prendre la mesure du chemin parcouru. Sans nostalgie.

Il gardait intact le souvenir de ce que purent être (de ce que sont encore ?) les profondes injustices d’un système hautement féodal où certaines «protections» facilitaient grandement la carrière hospitalière, l’exercice du pouvoir et les revenus qui s’y attachent. Et peut-être est-ce pour en avoir souffert que ce fils de chirurgien-dentiste, spécialisé dans la prise en charge des «gueules cassées», affirmait n’avoir jamais voulu reproduire le modèle du mandarin. Sans nier l’absolue nécessité d’une autorité certaine – il ne manque pas de rendre hommage à ses deux maîtres que furent le cardiologue Yves Bouverain et le gastro-entérologue Marcel Cachin –, Pierre Godeau jugeait que la médecine interne impose avant tout, à l’image des sports collectifs, le travail en équipe.

Le pianiste ou le piano

Politiquement parlant, ce médecin ne cachait pas ne pas partager les grandes idées de la gauche. Sans colère ni rancune, mais avec conviction, il dénonçait les erreurs ou les illusions que sont, selon lui, le droit à l’accès au dossier médical ou la transparence de la relation nouée entre le médecin et le malade – cette relation dont on voudrait croire qu’elle pourrait finalement être une relation marchande parmi tant d’autres. Il ne craignait pas, non plus, de dénoncer cette lourde tendance qui corsette la pratique médicale au moyen de statistiques, de réglementations et d’études contrôlées. «On voudrait nous faire croire que la qualité d’un concert de piano tient à la qualité de l’instrument, concluait-il. Selon moi, ce qui compte avant tout, et ce qui comptera toujours, c’est la qualité du pianiste.»

Léon Dubois

Neuf ans plus tard, le pianiste est de retour. Et c’est une étrange musique que nous livre l’artiste. Un concert a minima dont on ne sort pas indemne. Des échos de la fin du XIXe, un Paris en noir et blanc, la respectabilité médicale du milieu du XXe. Mais aussi la sexualité éternelle, la folie destructrice d’un couple, le sordide de la bourgeoisie, l’entrée dans l’alcoolisme et les joies de l’arsenic.

Certains y retrouveront les ivresses des salles de garde, la solitude de l’adolescence, la beauté angoissante de la médecine débutante. D’autres chercheront où est ici Pierre Godeau. Léon Dubois, ce chirurgien-dentiste ? Les médecins et autres professeurs qui le prennent en charge avant et après l’infarctus inaugural ? Et qui sont ces femmes, de mauvaise vie ou pas, qui hantent ce Dubois ? Pourquoi cette mère boulangère et nymphomane – ou presque ?

Le corps des femmes

Les réponses importent peu. La tragédie livrée est éternelle comme le sont les plus belles de celles brossées par Georges Simenon ou Frédéric Dard. On y découvre ce qui se trame dans cette rue du Pas-de-la-Mule, elle qui commence boulevard de Beaumarchais avant d’en finir Place des Vosges. On n’oubliera pas avant longtemps  la vie, les amours, les haines et la mort de Léon Dubois, ce chirurgien-dentiste qui n’avait pas fini sa médecine. Non par manque d’intelligence mais, plus simplement, à cause du corps des femmes. 84 ans. Né à Paris le 5 juin 1930. Non loin de la rue du Pas-de-la-Mule ?

Bon anniversaire Pr Godeau.

(1)  Godeau P. Rue du Pas-de-la-Mule. L’amour, la haine, la mort. Paris : Editions Fiacre, 2014. Une première version de ce texte (« Les ombres de Simenon à l’heure du Dr House. Signé Pierre Godeau » a été publiée dans la Revue médicale suisseRev Med Suisse 2014;10:1222b-1223b ).

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