Auto-dépistage du cancer du col: la réappropriation de son corps par la femme

Bonjour

La médicalisation du corps n’a rien d’irréversible. Mieux,  la médecine  peut aider à libérer ce même corps. Un nouvel exemple vient de nous en être donné. Ce n’est certes pas encore validé mais c’est déjà comme une promesse : une étude française démontre que l’auto-dépistage du cancer du col de l’utérus peut être aussi efficace que le dépistage traditionnellement réalisé par un médecin. Des preuves ? Elles nous sont apportées dans la dernière livraison du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) de l’Institut national français de veille sanitaire (voir ici). La publication est signée par une équipe de médecins et virologues français dirigée par le Pr Alain Goudeau et le Dr Ken Haguenoer (Inserm, CHU Bretonneau de Tours).

Cette démonstration ouvre de nouvelles perspectives dans le développement d’un geste essentiel de dépistage anticancéreux. Un geste dont on ne sait pas encore à quel point il  peine, en France,  à être proposé et mis en œuvre de manière systématique chez l’ensemble des femmes qui pourraient (devraient) en bénéficier. Les médias s’y intéresseraient-ils que l’on pourrait y voir, bientôt, comme une injustice. Pour ne pas écrire un scandale.

Une vieille histoire.

On sait que ce dépistage a permis de réduire de manière importante la mortalité et la fréquence de ce cancer. On se souvient peut-être encore que le frottis cervico-utérin est une technique héritée des travaux du Dr Georgios Papanicolaou (1883-1962) et du célèbre test de coloration qui porte son nom. Depuis des décennies, chaque étudiant en médecine apprend tout de ce geste. Examen gynécologique. Spéculum. Spatule. Prélèvement de cellules au niveau ad hoc. Cellules ensuite examinées au laboratoire pour vérifier l’absence ou la présence de lésions précancéreuses. On peut aussi aujourd’hui prélever plus simplement pour ensuite effectuer la recherche de papillomavirus humains (HPV) avec la technique de la PCR.

Les médecins vont-ils bientôt apprendre aux femmes à pratiquer elles-mêmes ce dépistage ? Le travail publié dans le BEH le laisse penser : il s’agit de réaliser un auto-prélèvement vaginal (APV) pour la recherche des HPV.

Priver le médecin

«Il s’agissait moins ici d’une volonté de priver le médecin d’un geste dont il a l’exclusivité que de mettre au point une technique efficace pour augmenter la participation au dépistage pour les femmes qui ne sont jamais ou rarement dépistées, explique le Pr Alain Goudeau. Une grande variété de dispositifs d’auto-prélèvement (écouvillons, brosses, tampons, serviettes et lavages cervico-vaginaux) avait déjà été testée. Ces dispositifs étaient généralement placés dans un milieu de transport liquide lors du prélèvement. Il s’agissait là de procédures malaisées et relativement coûteuses eu égard à l’objectif visé.»

L’expérience relatée dans le BEH a été réalisée à partir d’un «écouvillon sec», d’un maniement simple et peu coûteux et pouvant être adressé aux femmes et renvoyé à un laboratoire par la poste. L’expérience a été menée dans quatre centres : un centre d’orthogénie, un centre de consultation de gynécologie d’un CHU et dans deux centres d’examens de santé. Différents prélèvements génitaux étaient réalisés pendant la consultation. Un kit d’autoprélèvement était ensuite remis aux femmes volontaires, comportant des écouvillons et une notice explicative quant à la manière de procéder. Les femmes réalisaient les auto-prélèvements dans le bureau du médecin ou à proximité (toilettes, vestiaires) avant l’examen gynécologique.

Introduire l’écouvillon

Plus de sept cents femmes ont participé à cette expérience, le plus souvent âgées entre 30 et 65 ans. Parmi elles, 14% ont expliqué avoir rencontré quelques difficultés pour réaliser cet auto-prélèvement : difficultés pour évaluer la profondeur préconisée de l’APV ou pour trouver où et comment introduire l’écouvillon. Près de 9% ont fait état d’une douleur ou d’une sensation désagréable. Après vérification et comparaison des résultats virologiques obtenus, les auteurs de cette recherche concluent que l’efficacité est comparable à celle obtenue à partir des prélèvements effectués par des médecins.

« L’APV sec est une méthode performante pour la détection d’infections cervicales à HPV-HR. Son efficacité et son rapport coût-efficacité pour atteindre les femmes ne réalisant pas de FCU dans un programme de dépistage organisé doivent être évalués avant que ce test ne puisse être utilisé à grande échelle. »

Une première

«A notre connaissance, cette étude est la première à établir cette comparaison sur un grand effectif. Cet autoprélèvement vaginal nous semble une méthode performante et efficace, estime le Pr Goudeau. Elle pourrait permettre de faire bénéficier du dépistage de ce cancer des femmes qui, aujourd’hui, sont de fait exclues des programmes existants.» Cette exclusion demeure d’actualité en France où le dépistage par frottis existe depuis plus de 60 ans mais dont seules 60% des femmes bénéficient.

Se souvenant d’Illich, un humaniste verra ici une heureuse démédicalisation ; une forme de réappropriation de leurs corps par ces dernières. Un autre, soucieux d’égalité et de santé publique verra une manière d’aider à en finir avec une situation qui voit, en France, 40% des femmes ne pas bénéficier de ce dépistage. Une situation où un journaliste pourrait bientôt, si rien n’était fait, distinguer les prémices d’un scandale.

(A demain)

Une version de ce texte a été initialement publiée dans la Revue médicale suisse (Rev Med Suisse 2014;10:1270-1271)

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