Moins dure sera la chute (propos à l’attention de Marisol Touraine, ministre de la Santé)

Bonjour

La prochaine loi de santé publique sera centrée sur la prévention. Enfin. C’est ce que vient d’annoncer Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé. Les détails ne sont pas encore fixés. Profitons-en pour faire une proposition. Economie annoncée : environ un milliard d’euros par an. Pour commencer. Et beaucoup de souffrances en moins  par-dessus le marché. Tout est expliqué ci-dessous.

A dire vrai nous n’avons ici aucun mérite : nous ne faisons que relayer des données qui viennent d’être présentées sous les ors de l’Académie nationale de médecine.  Voici l’affaire.

Quand l’âge n’aide pas

En matière de santé publique et de médecine individuelle, certaines avancées thérapeutiques ne mobilisent pas de très grands moyens. Elles réclament en revanche une certaine attention et un peu d’imagination. Ainsi la «prévention des chutes». Les chutes les plus banales, celles qui ont parfois – l’âge n’aidant pas – des conséquences fatales. C’était l’objet d’une récente séance de l’Académie nationale française de médecine – séance suivie de précieuses recommandations pratiques, formulées par le Pr Jean Dubousset, chirurgien orthopédiste, professeur émérite (Université René Descartes) et co-lauréat du prix mondial de chirurgie pour les travaux sur la correction en 3D du rachis.

«Contrairement à d’autres mammifères, la station debout et la marche bipède humaine résultent d’un alignement ostéo-articulaire harmonieux qui se maintient dans le mouvement grâce à une commande neurologique automatique, réflexe, modulée, volontaire, acquise par un apprentissage dans l’enfance», résume le Pr Dubousset. Un apprentissage qui s’accompagne d’ailleurs de nombreuses chutes à cet âge. Ainsi, l’équilibre peut-il être défini comme «la stabilité dans le mouvement». La perte de cette fonction, progressive ou soudaine, fortuite ou accidentelle définit la chute, favorisée par le vieillissement.

70 000 fémurs par an

On pourrait ne voir là qu’une fatalité individuelle. Ce n’est plus vraiment le cas, ce phénomène prenant chaque jour un peu plus une dimension économique et de santé publique. L’allongement de la durée de vie de la population est ainsi associé à une augmentation continuelle du nombre de chutes liées à l’âge. On estime qu’un tiers des personnes de plus de 65 ans (et la moitié de celles de plus de 80 ans) chutent au moins une fois par an. Ces chutes sont la cause de 90% des fractures observées à ces âges et elles sont aussi, pour beaucoup, le début de la perte d’autonomie. En France, 70 000 fractures de l’extrémité supérieure du fémur ont été recensées en 2010 et on estime que, si rien n’est fait, on en comptera 150 000 en 2050. Sans même parler des conséquences personnelles et sociétales, les coûts sont en augmentation constante. Ainsi les 70 000 fractures de 2010 ont-elles eu un coût global, pour la collectivité française, estimé à un milliard d’euros. [1]

Les conséquences vitales de ces chutes restent importantes : 20 à 30% de mortalité à deux ans sont encore observés chez le sujet âgé après fracture du col du fémur – et ce en dépit des progrès notables de l’anesthésie, des techniques chirurgicales et de la gériatrie.

Dès 45 ans

«La plupart des travaux et des mesures de prévention des chutes au cours du vieillissement qui existent actuellement portent sur les personnes déjà âgées, explique-t-on auprès de l’Académie de médecine. C’est à notre avis une approche beaucoup trop tardive et insuffisante. Si l’on veut obtenir une prévention, c’est bien plus tôt qu’il faut agir, non seulement déceler les personnes à risque, mais surtout proposer un mode et une hygiène de vie personnalisée, c’est-à-dire adaptée à chaque individu, en fonction des caractéristiques somatiques, biomécaniques, neurologiques, et biologiques de chacun.»

De ce point de vue, la première mesure de prévention pour le patient et son médecin est de penser à une dégradation possible de l’équilibre, d’effectuer l’examen clinique recommandé dès 45 ans et de le renouveler régulièrement au cours du vieillissement. Des mesures de prévention extrinsèques concernant la domotique et l’urbanisme doivent être mises en œuvre de principe. «Mais ce sont surtout celles concernant la dégradation des facteurs intrinsèques (intracorporels ou somatiques) qui devront être étudiées et éventuellement corrigées par des médecins compétents, et ce dès 45 ans : vision, fonction vestibulaire et équilibre, proprioception, examen neurologique somatique tout autant que psychologique» souligne le Pr Dubousset.

En pratique

le Pr Dubousset et l’Académie de médecine préconisent de distinguer les patients ayant déjà chuté de ceux qui, n’ayant pas chuté, entrent dans la deuxième moitié de leur existence :

Le patient est vu après la première chute, le médecin traitant doit être conscient de la gravité possible des causes de cet accident. Il s’agira, autant que faire se peut :

1 de corriger les facteurs extrinsèques en conseillant au patient des aménagements du domicile ;

2 de rechercher une cause favorisante par un examen médical approfondi des fonctions sensorielles et sensitives (vision, audition, équilibre, proprioception), du système nerveux, du squelette, du cœur et des vaisseaux, de la fonction rénale, un bilan de l’état nutritionnel et endocrinien, et, enfin, la recherche d’addictions et de prise médicamenteuse excessive. Au terme de ce bilan, il conseillera ou prescrira les mesures de correction et de prévention découlant des examens précédents.

B Le patient n’a pas encore chuté, c’est à partir de 45 ans, âge de début de la presbytie que tout patient (mais aussi tout médecin) doit penser au risque de chutes et qu’il est recommandé :

1 un examen de la vision par un ophtalmologiste ;

2 une auto-évaluation de l’équilibre effectuée par le patient grâce à des manœuvres simples : appui monopodal alternativement droit puis gauche pendant 5 secondes les yeux ouverts, marche de 4 mètres devant s’effectuer en quatre  secondes avec, comme conséquence en cas d’anomalie, l’envoi du patient à un médecin spécialisé en ORL, médecine physique, chirurgie orthopédique ou neurologie ;

3 la pratique régulière et disciplinée d’une activité musculaire suffisante de façon répétée, tels la marche durant 30 minutes par jour (moitié rapide et moitié modérée), le vélo, la natation, la danse individuelle ou collective, la gymnastique de santé (Tai Chi), avec des chaussures appropriées. L’apprentissage de la chute, de même que le passage de la position assise au sol à la position debout sont particulièrement recommandés ;

4 le maintien d’une activité intellectuelle, ludique, artistique ou professionnelle le plus longtemps possible ;

5 un apport nutritionnel quotidien correct en protéines (1 g/kg/jour), calcium (1200 mg) et vitamine D (800 à 1200 UI au fur et à mesure du vieillissement) ;

6 la limitation et la réduction de l’usage répétitif des médicaments psycholeptiques, anxiolytiques et hypnotiques (benzodiazépines), antalgiques, voire anticoagulants, ainsi que les polymédications dans les maladies chroniques avec le souci de limiter les prescriptions aux seuls médicaments indispensables en choisissant des substances à action courte après avoir soupesé bénéfice thérapeutique et risque d’effets indésirables, ce qui est particulièrement évident avec les prescriptions hormonales à ne retenir que dans des cas clairement sélectionnés ;

7 la prise en charge des suites de toute maladie ou accident survenus à un moment quelconque de la vie, avec l’aide des spécialistes compétents, doit être effective dans le but de retrouver une fonction la plus proche possible de l’état antérieur à l’accident.

« Bulles pneumatiques »

Sans doute est-il illusoire d’imaginer que la prévention permette un jour de prévenir la totalité des chutes au cours du vieillissement. «Sauf, précise le Pr Dubousset, si les progrès technologiques[2] aboutissent (qui sait ?), à la création de « bulles pneumatiques péricorporelles, tête, épaules et thorax supérieur, bassin » automatiquement déclenchées à la faveur d’une accélération et d’une gîte simultanées, de valeurs définies à l’avance». Le bipède humain sera alors entré dans une nouvelle ère de sa longue et belle histoire.

A demain

[1] Oberlin P, Mouquet MC. Les modalités de prise en charge des fractures de l’extrémité supérieure du fémur en France de 1998 à 2009. DREES : Etudes et résultats, 2011;774-82.

[2] Fukaya K, Uchida M. Protection against impact with the ground using wearable airbags. Industrial Health 2008; 46:59-65. Procès Bonnemaison : « Atteint par l’idée que l’on se fait de la souffrance de l’autre »

Ce texte a été initialement publié dans la Revue médicale suisse (Rev Med Suisse 2014;10)

 

Une réflexion sur “Moins dure sera la chute (propos à l’attention de Marisol Touraine, ministre de la Santé)

  1. On commence par le Tai Chi …et on continue avec le Qui gong et l’acupuncture !? Serait-ce le spectre du docteur Nau qui l’emporterait !?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s