Wikipédia et Internet: à qui veut-on faire croire que les malades seraient devenus des savants ?

Bonjour

Jean-Michel Chabot est professeur de santé publique. On peut le voir et l’entendre ici parler de manière éclairée d’éthique et de conflits d’intérêt (dans la presse médicale).  Actualité: dans le dernier numéro de La Revue du Praticien (juin 2014) il signe un papier bien intéressant intitulé « Trois aphorismes ». Ne retenons que le premier :

« Les malades sont devenus savants et les maladies chroniques ».

C’est un aphorisme en passe de devenir un lieu commun. Un aphorisme souffrant des maux chroniques de tous les aphorismes. A commencer par les plus savants. Soutenons ici que ni l’accès à Internet-Wikipédia-Doctissimo ni  l’accès aux données du dossier médical (2002) n’ont transformé le patient en « savant ». Bien au contraire. Ils ont simplement modifié la relation entre le médecin et son patient. Pour le reste, comme toujours, Le foisonnement est, avant tout, un obstacle considérable au raisonnement.

On le mesure dans l’exercice de la médecine comme dans celui du journalisme. L’accès (gratuit ou presque) de chaque citoyen français à l’intégralité des dépêches de l’AFP ne rend pas ces citoyens plus éclairés qu’ils ne l’étaient au temps des journaux imprimés sur du papier. Les premiers symptômes sont là: ces mêmes citoyens  commencent à témoigner, avec leurs moyens, de leur besoin de classements, de distances éclairées, de séparations des commentaires et des faits.  Besoin de journalisme, tout simplement (1).

Divorces frôlés

Pour autant il est vrai que la période actuelle est plus que troublée. On frôle le divorce et la relation est à réinventer entre les journalistes et celles et ceux qui ont besoin d’eux dans les espaces démocratiques. Il en va de même dans la relation entre les médecins et celles et ceux qui continuent de faire appel à eux. Jean-Michel Chabot :

« La relation médecin-malade (qui continue fondamentalement d’être établie sur le colloque singulier) s’en trouve modifiée. Ainsi le mode de relation habituel évolue progressivement vers une relation de type contractuel, où les décisions sont davantage expliquées, au point que le vocable de décision médicale … partagée s’en est trouvé consacré. (…)

Pour autant, il ne faut pas ignorer que cette évolution connaît ses propres limites, assez bien précisées par l’auteur B. Schwartz, quand il affirme dans les colonnes du New York Times : ‘’De fait, le point où le choix tyrannise les patients plus qu’il ne les libère pourrait bien exister’’ ».

Singuliers colloques

Un bel exemple d’understatement pour signifier que ce point ne saurait pas ne pas exister. Mais pour l’heure il est préférable, en société, de faire comme s’il n’existait pas. Les temps ne sont pas encore venus de professer quelques évidences vieilles comme la pratique de la médecine.  Et mieux vaut n’évoquer ni le parcours du Pr Louis Portes ni sa conception du « colloque singulier », rencontre de la conscience et de la conscience (2).

Pour le reste il est vrai que les maladies deviennent chroniques. Comme les feuilletons, qui ont largement contribué, sinon à la gloire, du moins au colossal succès de la presse. A la grande époque du papier.

A demain

(1) Sur ce sujet on se reportera à un symptôme éclairant: la chronique étrangement consensuelle de Daniel Schneidermann « Web et print : les rivaux de Painful «Libé» » publiée dans/sur Libération de ce 7 juillet.

Extraits :

« (…) Deux conceptions, donc, semblent s’affronter. Le journalisme «littéraire», et le journalisme de liens et d’alertes. Disons-le : les formulations des deux adversaires sont aussi crétines l’une que l’autre. Assurer que l’article littéraire est voué à devenir marginal, est aussi stupide que d’affirmer qu’il est la seule forme de narration journalistique, gravée dans le marbre pour les siècles des siècles.

Comme si les deux, non seulement étaient incompatibles, mais n’étaient pas nécessaires l’un à l’autre. Une longue enquête littéraire, ou une chronique de Libé, par exemple, qui ne buzze pas, perdra beaucoup de son impact. Et inversement, la profusion des sollicitations, qui entraînent l’internaute dans un océan d’alertes, de tweets, de mails, de newsletters, de dépêches d’agence à peine relues, ou vers des Bermudes de ricanements mécaniques en gifs ou en Vine, l’amène à rechercher désespérément la terre ferme d’une bonne enquête de fond, à lire à tête reposée, dans une salutaire déconnexion (pardon pour cette formulation littéraire).

Les belligérants étant, par ailleurs, gens raisonnables, tout laisse à penser qu’ils se sont laissé entraîner par une sorte de dynamique de guerre, comme si les «web» et les «print» étaient condamnés à un affrontement perpétuel, à la mode Medef contre intermittents, ou homos contre cathos. Comme si le paysage politico-intellectuel français n’était plus qu’une vaste démarcation de l’album de Lucky Luke les Rivaux de Painful Gulch, dans lequel deux clans, l’un à gros nez, l’autre à grandes oreilles, se mènent une guerre civile immémoriale, dont chacun a oublié les origines, et que seule l’arrivée du cow-boy solitaire parviendra non sans mal, à la fin de l’album, à réduire.»

(2)   « Le ‘’colloque singulier ‘’ est une expression française née sous la plume de l’écrivain Georges Duhamel en 1934. Médecin, il défendait, dans La Revue des deux Mondes, la médecine libérale contre « l’étatisme » et la médecine sociale au lendemain des premières assurances sociales. Il y décrit la relation entre le médecin et le malade comme un duo se jouant dans un espace clos. L’expression a été reprise par Louis Portes, président du Conseil national de l’Ordre des médecins de 1943 à 1949. Il lui a associé la formule célèbre d’une  » confiance qui rejoint librement une conscience « , qui promeut une relation ouvertement déséquilibrée. De plus, il l’ancre dans le secret :  » Il n’y a pas de médecine sans confiance, de confiance sans confidence et de confidence sans secret. » Dire que le colloque singulier est un mythe signifie qu’il condense des représentations qui tiennent de l’évidence pour les médecins français, autour d’un concept perçu comme un principe moral plus que politique. Lors d’une rencontre, des généralistes suédois nous ont raconté leur journée de travail, qui commence par une réunion pluridisciplinaire, en lien régulier avec l’hôpital. « Mais alors, vous n’avez pas de vraie relation avec vos patients ! », s’est exclamé un médecin français, condamnant ainsi par un jugement moral une prise en charge plus collective. »

Extraits d’un entretien (publié sur le blog « Carnets de santé » avec Anne-Chantal Hardy est sociologue (chercheur CNRS au sein du laboratoire Droit et changement social, à Nantes). Cet entretien est basé sur son livre Travailler à guérir. Sociologie de l’objet du travail médical. (Presses de l’EHESP, 2013. 304 pages, 26 euros.)

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s