Jean Carpentier (1935-2014): un généraliste éclairé, allergique à la fausse célébrité

Bonjour

Ce jour là il avait quitté son étrange cabinet de la Bastille pour le 5-7 rue des Italiens. Nous étions au début des  années 1980. Sa visite au Monde avait encore un petit côté sulfureux. Le Dr Jean Carpentier, médecin généraliste connu mais à ne surtout pas confondre avec le Pr Alain Carpentier, chirurgien cardiologue et mandarin en route pour la gloire. Jean Carpentier est mort à l’âge de 78 ans, le jour même où le Pr Alain Carpentier, 80 ans est élevé à la dignité de grand officier de la Légion d’honneur.

Tract ronéoté

Il y a trente ans Jean Carpentier était encore célèbre, parfum de 68.  Dix ans plus tôt il avait enflammé la France pompidolienne. Il ne l’avait ni voulu ni prévu. En février 1971, un garçon et une fille, élèves de classe terminale, sont surpris en train de s’embrasser dans l’enceinte du lycée de Corbeil-Essonnes. Une lettre très sévère est envoyée aux parents. Les camarades de classe s’émeuvent, viennent trouver le docteur Carpentier. Un texte est rédigé et distribué à la sortie de l’établissement.

C’était un tract ronéoté « « Apprenons à faire l’amour (car c’est le chemin du bonheur ; c’est la plus merveilleuse façon de se parler et de se connaître !) ». Il faut lire ce document pour mesurer ce qu’était la France de 1971. Peu après l’autorisation de la vente de la pilule contraceptive (Lucien Neuwirth) et la dépénalisation de l’avortement (Simone Veil).

Bal tragique à Colombey

Hara-Kiri Hebdo venait d’être censuré pour s’être moqué de la mort du général de Gaulle et Jean Carpentier fut condamné pour « outrage aux bonne mœurs » et incitation des mineurs à la débauche. Sans oublier  (l’Ordre des médecins étant, alors, ce qu’il était) une interdiction d’exercice de la médecine pendant un an.

« Je n’ai fait que mon travail d’hygiéniste, expliquait  alors le médecin poursuivi. Ce texte était destiné à donner une information, à susciter des questions, à favoriser la communication. Le silence sur les problèmes sexuels, l’absence totale d’échanges, l’ignorance et la culpabilité, l’isolement, déterminent une multitude de troubles physiques et psychiques qui gâchent la vie des adolescents et des adultes. La plainte déposée par l’association des parents d’élèves montre de façon évidente le grand désarroi qui règne sur ces questions. »

Ordre moral

Michel Castaing, reporter au Monde, fera le déplacement en 1972 :

« Les murs de la salle d’attente, 12, place Saint-Léonard à Corbeil-Essonnes, sont recouverts de larges extraits, recopiés d’une écriture ferme, du livre d’A. S. Neill, Libres Enfants de Summerhill, qui relate une expérience pédagogique britannique commencée vers 1920.  » Sept panneaux de 2 mètres de haut sur 80 centimètres de large, parlant de la sexualité « , a noté dans son rapport l’officier de police chargé du constat, qui a aussi relevé qu’au moment de sa visite chez le docteur Jean Carpentier, se trouvaient dans la pièce  » une mère de famille avec trois enfants en bas âge, quatre adultes et deux Nord-Africains Sur ces murs, on remarque aussi des dessins d’écoliers, des devises :  » Au Vietnam, la santé est au bout du fusil !  » ;  » Les idées, c’est Important, ne les gardez pas dans votre poche !  » ; une dénonciation de la sexualité marchande et, placardé depuis peu, le fameux tract :  » Apprenons à taire l’amour, car c’est le chemin du bonheur, c’est la plus merveilleuse façon de se parler et de se connaître ! « , qui a fait se dresser contre le docteur Carpentier l’ordre moral et celui des médecins. »

Hygiéniste et médecin

A Paris même le Lycée Montaigne tremblait. L’homme était alors bien seul parmi ses confrères. Il était défendu par les Drs  R. Gentis et H. Torrubia, médecins-chefs à l’établissement psychothérapique de Fleury-les-Aubrais. Ils avaient fait parvenir au juge d’instruction chargé du dossier une lettre dans laquelle ils expriment leur solidarité : « Nous trouvons le tract incriminé remarquablement rédigé du point de vue de l’hygiéniste et du médecin. Outre les précisions anatomiques et physiologiques qu’il donne, nous trouvons dans ce tract des déclarations importantes pour l’hygiène mentale du public. » Présidé par un militant ouvertement opposé à la dépénalisation de l’avortement l’Ordre des médecins ne voulut rien entendre. Mieux il condamna pour l’exemple.

Sida bientôt là

Mais au début des années 1980 Jean Carpentier avait depuis longtemps fait une croix sur la célébrité que sont tract lui avait conférée. D’autres auraient loué au martyr. Il parlait volontiers de tout cela mais n’entendait pas finir comme un militant vieillissant, comme un professionnel de la sexualité libérée. Rue des Italiens le temps avait passé. L’hépatite B était là, le sida arrivait. Il s’agissait de parler de toxicomanie et de pratique de la médecine. De médecine surtout. Cette médecine qui ne la lâcha jamais.

Il raconta plus cheminement vingt ans plus tard : « Journal d’un médecin de ville : Médecine et politique, 1950-2005 »  (Editions du Losange, 2005). L’enfance bercée par des parents médecins dans la culture communiste. Adhérent au Parti à 18 ans. Fuite vers la gauche allergique au stalinisme sans pour autant sombrer dans le trotskysme. Exclusion du Parti. Il participera au « grand journal politique » Tankonalasanté.

Bouffée épidémique

Mai 68 : il saisit que les enjeux sont bien loin de la rue Gay-Lussac. Il commence à écrire.  « Changer la vie » c’est, aussi et surtout, « faire changer la médecine ».  Ce sera le 12, place Saint-Léonard à Corbeil-Essonnes.  Et  le début de la longue croisade du généraliste, écartelé entre la loi et sa pratique, œuvrant aux lisières de la légalité. Puis les adolescents qui s’embrassent, le tract, la bouffée épidémique d’une sexualité qui se cherche.

La suite sera moins connue. Le Dr Jean Carpentier se rapproche du président éclairé du conseil national de l’Ordre : le Dr Louis René. Ils se comprennent. On n’est pas loin de les accuser l’un et l’autre de traîtrise. Jean Carpentier n’est pas toujours simple. Il agit en marge, refuse le moutonnement des idées et ne goûte guère la pseudo-célébrité du haut du pavé médiatique.  Tout cela le conduira, avant bien d’autres, vers les toxicomanes du quartier d’Aligre. Nouvelles accusations. Le sida est là mais pas encore de la politique de réduction des risques. Elle viendra. Il y participera.

Excentrique notabilisé

La rue des Italiens avait disparu. Nous nous revîmes ailleurs, à échéances plus ou moins lointaines. Il était déjà ailleurs : sur l’île de Cos, terre d’Hippocrate où il avait fondé l’Ecole dispersée de santé européenne. Né le 3 septembre 1935 à Paris ce médecin est mort le 9 juillet 2014 à Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne). En 1996 Luc Le Vaillant l’avait gentiment  croqué dans Libération. Il écrit de lui qu’il s’était « refusé à devenir un excentrique notabilisé » (Il en existe). Cela résume assez bien la vie et l’œuvre ce généraliste éclairé.

A demain

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