Ebola : l’Occident aux prises avec à la magie noire

Bonjour

Sylvie Brunel est une spécialiste de géographie qui enseigne à Paris-Sorbonne. C’est aussi une ancienne de l’humanitaire (Médecins sans frontièresAction contre la faim) et une spécialiste des questions de développement et de famine. A tous ces titres elle connaît l’Afrique.

Egratignure

Mme Brunel vient, dans Le Monde, d’égratigner Marisol Touraine, ministre française de la Santé. Selon elle l’affirmation ministérielle selon laquelle « l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest ne menace nullement la France ». C’est, selon elle, bien peut connaître la réalité du terrain africain.

Le visage de l’Ebola a changé. Les foyers épidémiques de cette maladie virale  ne sont plus, comme ils l’étaient depuis 1976, limités à des villages isolés d’Afrique centrale. On les voir aujourd’hui émerger au cœur même de l’Afrique de l’Ouest. « Une Afrique émergente, densément peuplée, où les frontières sont poreuses et les mouvements de populations si intenses que la chaîne épidémique se révèle très difficile à enrayer », rappelle Mme Brunel.   Certes, le Liberia a fermé ses écoles, les pays limitrophes tentent en fermant leurs frontières d’établir un cordon sanitaire autour du ‘’triangle Ebola’’ que constituent la Sierra Leone, le Liberia et la Guinée, ajoute-t-elle. Mais si le monde prend cette épidémie très au sérieux, c’est en raison de la spécificité de cette crise sanitaire dans le contexte tout aussi spécifique de l’Afrique de l’Ouest. »

Comme avec le sida

Mme Brunel résume la situation quatre têtes de chapitre : Mobilité (des populations africaines) ; Mode de propagation (« fluides corporels », dont le sperme) ;  Méconnaissance (de la maladie). « Comme ils avaient pu l’observer avec le sida, les soignants occidentaux sont confrontés à la grande méfiance et à l’hostilité des populations, qui voient en Ebola une invention des Blancs, explique Mme Brunel. La façon dont sont pris en charge les malades entretient la défiance : mise à l’index, décontamination des maisons, soigneurs effrayants avec leurs scaphandriers protecteurs, absence de traitement autre que symptomatique incitent les familles à faire bloc autour des malades et à les dissimuler, transformant certaines maisons, familles, voire villages en bombes virales potentielles dans le déni collectif. Les gouvernements des pays concernés ont eux-mêmes tardé avant de donner l’alerte (issue d’ONG comme Médecins Sans Frontières) tant ils en redoutaient les effets internes et externes. »

Pratiques occultes

Méconnaissance qui nourrit la Magie (1). Où l’absence de référence au rationnel occidental alimentant ce que l’Occident perçoit comme irrationnel. « L’ampleur persistante des pratiques occultes en Afrique, y compris en milieu urbain, entoure Ebola d’une aura maléfique. Les manifestations de la maladie sont si effrayantes, avec ses éruptions cutanées, ses hémorragies, ses vomissements et ses diarrhées sanglantes, qu’elle s’apparente à de la sorcellerie » nous explique encore Mme Brunel.

Viande de brousse

« Personne ne peut accepter de voir souffrir un proche dans la solitude, entouré de cosmonautes au visage invisible. Par la perte de sociabilité qu’elle nécessite pour être enrayée, l’épidémie est perçue comme d’autant moins africaine que le personnel soignant escamote la dépouille mortelle, toujours contagieux, privant les proches des rites funéraires qui revêtent en Afrique une importance essentielle, surtout si le statut social du défunt était élevé. A cet égard, la mort d’un guérisseur traditionnel en Guinée là où fut identifié le patient zéro (qui avait consommé de la viande de brousse contaminée par une chauve-souris frugivore, hôte traditionnel du virus) a beaucoup joué dans la propagation d’une épidémie qui compte déjà près de 800 morts en quelques semaines. »

Nous ne suivrons pas Mme Brunel quand elle fait le parallèle avec le film Contagion (2011), de Steven Soderbergh (2).  Le virus Ebola n’est pas contagieux par voie aérienne ce qui interdit tout scénario pandémique à haute valeur catastrophiste. Reste la réalité, imprévisible, de ce qui peut survenir sur le sol africain. Réalité épidémiologique avec ses résonances économiques, psychologiques, diplomatiques. Ethiques.

Nouveau spectre 

« Ce qui se dessine en fait avec Ebola, c’est le spectre d’une nouvelle stigmatisation d’un continent autour duquel le reste du monde dresserait des barricades, prévient Mme Brunel. Entre la menace fantasmée d’une maladie mondiale et l’ostracisme anti-africain, auquel trop de pays ne sont déjà que trop enclins, il existe une voie étroite, celle de la transparence et de la coopération la plus étroite possible entre les autorités africaines, leurs services de santé, et la communauté internationale. »

Raison humaine

Elle conclut en ces termes:

«  Dresser des murs, comme s’il fallait cantonner les barbares dans leur territoire en proie au chaos sanitaire, est la façon la plus inefficace et dangereuse d’agir car elle appelle au contournement et à l’opacité. C’est la mobilisation qui doit être planétaire, pas les barricades. »

Face au risque de magie noire,  lancer un appel à la raison humaine. Ou faire un vœu. Certains prieront pour qu’il ne reste pas pieux.

A demain

(1) Il faut ici lire l’entretien remarquable publié via Médecins Sans Frontières avec le Dr Hilde de Clerck et l’épidémiologiste Michel Van Herp  

(2) Voir la critique que nous avions fait en 2011, sur fr, de ce film : « Contagion : un navet bon pour la santé ».

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