Ebola : ZMapp®, médicament « miracle », ou la bioéthique en « direct live »

Bonjour

Un virus chasse l’autre. Celui d’Ebola bouleverse aujourd’hui une problématique qu’avait inaugurée celui du sida : celle de l’égalité de tous devant le traitement. Ou plus précisément de la réduction des égalités criantes entre le Nord et le Sud. Cette réduction des inégalités n’avait jamais pu être obtenue pour les deux principaux fléaux infectieux  planétaires : le parasitaire (paludisme) et le bactérien (tuberculose). Elle a commencé à l’être, de manière spectaculaire, avec le fléau viral du sida. Les médicaments antirétroviraux ont été mis au point en commercialisés dans l’hémisphère nord à la fin des années 1990.

Moins de quinze ans plus tard l’OMS estime qu’en Afrique subsaharienne (région la plus touchée  par l’épidémie de VIH) plus de 7,5 millions de personnes bénéficiaient d’un traitement fin 2012 contre 50 000 dix ans plus tôt. A l’échelon mondial plus de dix millions  de personnes bénéficient d’un traitement antirétroviral dans les pays « à revenu faible ou intermédiaire « contre 300 000 en 2002. C’est là un phénomène sans précédent, obtenu au terme d’un long combat des associations spécialisées et des ONG contre les multinationales pharmaceutiques. C’est aussi un phénomène qui s’est traduit par une augmentation spectaculaire de l’espérance de vie des personnes infectées.

Impensable

Ce qui a été possible sur plus d’une décennie avec le sida pourra-t-il l’être avec l’Ebola ? Impensable il y a quelques jours encore la question est aujourd’hui pleinement d’actualité. Cette question a émergé en moins d’une semaine. Il y eu d’abord l’annonce de l’expérimentation hors norme de la molécule  ZMapp®  sur deux malades américains (un médecin et une aide-soignante) contaminés. Expérimentation effectuée au Libéria, avant le rapatriement de ces deux malades dans un centre hospitalier d’Atlanta, situé à proximité immédiate des Centers for Diseases Control and Prevention américains.

Rien ne permet aujourd’hui de dire si l’administration de cette molécule a eu un effet, et lequel, sur l’évolution de l’état de santé des deux malades. Pour autant, et compte tenu de l’absence de médicament contre l’infection par le virus Ebola, beaucoup veulent croire que le « ZMapp » sera efficace. Tout se passe en fait dans l’espace médiatique comme si cette molécule (mise au point grâce aux financements de l’US Army) constituait l’archétype des thérapeutiques à venir contre une épidémie africaine que l’on pressent durable et redoutable. A ce titre elle cristallise sous une nouvelle forme les interrogations éthiques préalablement générées par le sida.

Appel solennel

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’appel solennel que viennent de lancer les Prs Peter Piot et David Heymann (respectivement directeur et professeur de la prestigieuse London School of Hygiene and Tropical Medicine) et  Jeremy Farrar (Université d’Oxford). Un appel aussitôt suivi de l’annonce par l’OMS de la création imminente d’un groupe d’éthique en charge de la question de l’égalité aux traitements contre l’Ebola lorsque ces traitements seront disponibles.

Aux Etats-Unis le Pr Arthur Caplan directeur de la division d’éthique médicale au NYU Langone Medical Center, vient de soulever la même question, comme le relève  Slate.com. Il explique dans le Washington Post, de quelle manière les multinationales pharmaceutiques perçoivent les médicaments non testés et comment la pauvreté de cette région rurale d’Afrique de l’Ouest, où l’épidémie fait des ravages, interdit aux personnes les plus menacées, tout accès au traitement expérimental. Il lance un appel pour l’établissement de règles éthiques dans ce domaine.

John le Carré

Que veulent précisément les Pr Peter Piot, David Heymann et  Jeremy Farrar ? Le Pr Piot (co-découvreur du virus Ebola au Zaïre, en 1976) s’en explique.  « Cette épidémie va durer sans doute plusieurs mois. Si elle se déroulait en Europe, le débat sur l’usage « compassionnel » de traitements n’ayant pas encore été complètement validés aurait déjà été ouvert. Nous y avons eu recours par le passé, rappelle-t-il dans Le Monde. C’est maintenant qu’il faut faire bouger les choses et autoriser les traitements expérimentaux en Afrique. Le seul moyen de tester l’efficacité de ces traitements chez l’homme est de le faire pendant une épidémie. Il faut avancer en accélérant les essais de phase I. La prévention est indispensable, mais il faut agir pour éviter que les personnes infectées ne meurent. C’est comme cela que l’on réinstaure la confiance dans les mesures de prévention. La lutte contre le VIH l’a bien montré. »

L’une des principales questions est précisément de savoir s’il est éthique d’expérimenter en dehors des règles habituelles, un médicament sur des populations africaines défavorisées est exposées à un risque infectieux. C’est aussi, paradoxalement l’une des accusations dont font l’objet les multinationales pharmaceutiques – c’est l’argument de The Constant Gardener- La Constance du jardinier (2001) ouvrage à grand succès de John le Carré dont a été tiré un film éponyme. Comment prévenir les critiques que souléveront une expérimentation « sauvage » du « ZMapp » en terre africaine ?

Peter Piot :

«  Il existe une tension complexe entre une position où ces traitements ne seraient donnés qu’aux personnels médicaux blancs mais pas aux Africains, et une expérimentation chez des personnes ne possédant pas une bonne compréhension de la manière dont se déroulent des essais cliniques. Mais que ferait-on si un collègue était infecté ? »

« Les bénéfices espérés des traitements face à une maladie qui tue plus d’une personne sur deux ne justifieraient-ils pas de tenter les médicaments expérimentaux ? D’autant que l’expérience des anticorps monoclonaux dans le traitement du cancer montre qu’en général il n’y a pas d’effet indésirable majeur. L’OMS devrait établir des règles dans ce domaine. »

«  Il est décisif de regarder vers l’avenir. Nous ne savons toujours pas par quel biais le virus arrive jusqu’à l’homme, même s’il est vraisemblable que les chauves-souris en représentent le réservoir. Nous ne connaissons qu’un segment du génome du gros virus qu’est le virus Ebola. Nous devons donc, sans attendre, redoubler d’efforts dans les recherches et mettre le plus vite possible à disposition les traitements prometteurs. »

Le « non » de Barack Obama

Barack Obama ne partage pas cette vision de l’éthique. Clôturant le sommet Etats-Unis-Afrique il a déclaré le 6 août que cette question était largement prématurée. Selon lui « toutes les informations n’étaient pas disponibles pour déterminer si le médicament était efficace ». Or c’est précisément pour répondre, au plus vite et au mieux, à la question de l’efficacité de ce médicament que les Prs Pr Peter Piot, David Heymann et  Jeremy Farrar  viennent, depuis l’Angleterre, de lancer leur appel solennel.

A demain

Ce texte a initialement été publié sur Slate.fr

 

 

 

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