Ebola : un sociologue agresse une journaliste d’une radio publique (dans Libération)

Bonjour

Un papier étonnant, dans Libération (daté 16/17 août) : celui signé de Cyril Lemieux, sociologue français. (1) L’attaque de ce papier, un peu trop facile, vise une « journaliste sur une radio de service public » qui a récemment dit : «les superstitions jouent un rôle important dans la propagation du virus Ebola en Afrique de l’Ouest ». Le sociologue ne nomme pas la journaliste – mais il fait tout pour qu’on la reconnaisse. Ce qui n’est guère élégant.

Superstitions

Notre consœur voulait dire par là que sur le « terrain africain », nombre de personnes infectées « s’entêtent à refuser d’être prises en charge médicalement ». « Superstitions »  encore qui font qu’une fois mortes « leurs proches continuent à les enterrer selon les rites traditionnels » – rites qui  impliquent des contacts répétés et potentiellement infectieux avec les cadavres.

 Raison de ces comportements irresponsables ? Les populations ne pensent pas maladie, mais châtiment divin. Non pas le hasard infectieux mais l’angoissante fatalité. La double peine à l’ancienne. Et la journaliste radiophonique  de préciser que les autorités elles-mêmes encouragent cette interprétation « magico-religieuse » de l’épidémie : il y a peu, la présidente du Liberia a appelé ses compatriotes à trois jours de jeûne et de prière dans le but d’implorer la protection divine contre Ebola. Soit Ellen Johnson Sirleaff, 75 ans, présidente du Libéria, membre de l’Eglise méthodiste unie, par ailleurs prix Nobel de la paix 2011. Grand-Croix de la Légion d’honneur, le 7 novembre 2012 (François Hollande).

Croyances rétrogrades

« En mettant ainsi en scène, pour la énième fois, le supposé «obscurantisme» des Africains, nombre de journalistes abusent d’une sociologie totalement obsolète : celle qui, pour expliquer les comportements des individus, insiste exclusivement sur leurs représentations mentales, écrit M Lemieux. Dans cette tradition représentationaliste, l’ambition est de révéler le poids de la culture et de montrer que les individus agissent d’abord en fonction de ce qu’ils croient, de sorte que, lorsque ce sont des croyances scientifiquement erronées qui les meuvent, ils n’agissent pas «correctement». On en vient, logiquement, à la conclusion que si l’humanité ne progresse pas techniquement et socialement comme elle le pourrait, c’est en raison de blocages culturels et de la prégnance de croyances rétrogrades. »

Or cette variété de sociologie, en vogue chez nombre de journalistes, irrite M. Lemieux :  « Il est temps que les journalistes qui se reconnaissent dans ce type d’approche changent de logiciel. Qu’ils s’intéressent par exemple au courant qui s’est développé ces trente dernières années sous le nom de ‘’sociologie pragmatique’’. » Mais enseigne-t-on cette variété là dans les pépinières journalistiques françaises ? Rien n’est moins certain.

Pour se faire comprendre, pragmatique qu’il est, M. Lemieux prend un exemple. Il rappelle tout d’abord que  « dans les régions africaines aujourd’hui frappées par le virus Ebola, les patients, en termes d’actions possibles, n’ont absolument rien à espérer d’une prise en charge médicale : ni remèdes, ni infrastructures correctes pour les accueillir, ni atténuation réelle de leurs douleurs ».  « Pire : ils ont tout à redouter, à commencer par une mort, quasi certaine, loin des leurs, suivie d’une incinération qui ne respectera pas les rites funéraires, avec un corps entièrement chloré et placé dans un sac mortuaire hermétique. »

 Logiciel journalistique

Changeons de logiciel avec M. Lemieux : « Imaginons un instant que le contexte d’action soit autre : des remèdes un tant soit peu efficaces, une prise en charge correcte et humanisante. Les personnes concernées privilégieraient-elles autant le prisme magico-religieux ? Ne développeraient-elles pas des croyances scientifiquement plus «correctes» à l’égard de la maladie ? »

« Imaginons par ailleurs que le virus Ebola gagne l’Europe et qu’aient disparu, sur notre continent, les infrastructures médicales dont nous bénéficions aujourd’hui : qui peut assurer que nos croyances à l’égard de cette maladie ne prendraient pas une tournure magico-religieuse ? Et que nous ne nous mettrions pas à nous méfier à notre tour des manipulations que des médecins, devenus incapables de nous soulager, voudraient exercer sur nous ? »

Paternalisme

M. Lemieux veut ici nous faire comprendre que la sociologie représentationaliste et le rationalisme étroit qui l’accompagne (avec leur côté paternaliste à l’égard de ceux qui croient «mal») ne comprennent pas le dynamisme des croyances. Promus encore par certains sociologues comme par certains journalistes, ils nous enferment dans l’idée d’une toute-puissance et d’une autonomie des représentations mentales. Voilà qui est Mal. Le Bien ? C’est la sociologie pragmatique. Elle conduit à une vision moins moralisatrice, car elle ne prend pas de haut ceux qui développent des croyances scientifiquement fausses. Elle conduit à une vision plus politique, aussi, car elle plaide pour une transformation des conditions matérielles et organisationnelles de l’action, seule capable d’entraîner une transformation des croyances.

Faut-il changer de journalistes ? Ou les condamner aux travaux agricoles de remise à niveau ? Le journaliste doit-il dire le monde comme il va ou comme il devrait aller ? Doit-il prêter allégeance à certains mandarins de la sociologie avant de faire son papier ? En l’espèce les journalistes couvrant, sur le terrain africain, la progression de l’épidémie d’Ebola, se doivent-ils de gommer le fait que les superstitions facilitent la diffusion virale ? Doivent-ils cacher le fait que les conditions de la contagiosité n’ont rien de relatif ? Que conseillent M. Lemieux et ceux de sa chapelle pour ce qui est des pratiques funéraires contagieuses ? Quels conseils pour ceux qui restent face à Ebola ? Et quels conseils pour ceux qui rapportent, pour ces journalistes qui abusent.

A demain

(1) Il s’agit ici d’une chronique assurée dans Libération par ce directeur d’études à l’EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) en alternance avec Frédérique Aït-Touati, Eric Fassin et Leyla Dakhli.

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