1914-1918 : quand le grand docteur Clovis Vincent « torpillait » ses patients

Bonjour

Un siècle plus tard on entend peu la médecine sous les clairons des célébrations franco-allemandes de ce qui fut, aussi, une immonde boucherie humaine. On l’entend peu et c’est grand dommage, car elle fut bien présente comme toujours ou presque sur les champs de la haine et de l’honneur. Pour recoudre… panser…, tailler…, expérimenter…, aider à remonter en ligne…. Gloire à la médecine militaire.

« Les soldats de la honte». C’est le titre d’un récent ouvrage paru en 2011 et qui n’a pas, en 2014, la place qui devrait être la sienne (1). Soignons, avec trois ans de retard, sa publicité et celle de l’historien Jean-Yves le Naour. C’est un ouvrage à mettre entre toutes les mains, à commencer par celles qui – fébriles ou non – exerceront, demain, médecine et chirurgie (2). C’est aussi un ouvrage précieux en ce qu’il nous rapporte jusqu’où a pu aller une médecine confrontée à la somme des pathologies psychiques causées par 1914-1918. L’affaire est ici traitée en neuf chapitres et 248 pages suivies de riches références bibliographiques. Les âmes faibles prendront peur avant de s’indigner ; les docteurs en médecine au cuir plus que durci apprécieront en relativisant.

Amateur de sports violents

Un exemple éclairant de ce que fut, entre «14» et «18», la médecine confrontée aux obus et à leur «vent» nous est fourni au septième chapitre. Il met en scène Baptiste Deschamps et le Dr Clovis Vincent. On a tout oublié du premier qui, mobilisé en août 1914 à l’âge de 35 ans, a dû quitter sa ferme de la Vienne pour enfiler l’uniforme de zouave. La neurologie et la neurochirurgie ont en revanche gardé la mémoire du second (1879-1947), élève de Joseph Babinski. Médecin-chef à la Pitié-Salpêtrière à la veille de la Première Guerre mondiale, il quitte son service dès la mobilisation. Cet amateur de sports violents devient alors brancardier-combattant.

L’heure n’est pas encore venue qui verra Clovis Vincent franchir le pas séparant alors la neurologie de la neurochirurgie ; et ce après un voyage aux Etats-Unis pour découvrir, à Boston, les méthodes de Harvey Cushing. L’heure n’est pas venue non plus qui verra Vincent devenir bientôt un spécialiste unanimement reconnu de l’exérèse des tumeurs hypophysaires et des méningiomes. Vincent ne sait pas encore que sa dextérité lui vaudra l’admiration de Cushing et qu’il dirigera, en 1933, le centre neurochirurgical de La Pitié-Salpêtrière avant de devenir, en 1939, le titulaire de la première chaire de neurochirurgie créée à la Faculté de médecine de Paris.

Guerre aux simulateurs

Restons à la Première Guerre. L’un de ses biographes raconte qu’en 1915, pour la prise de la colline de Vauquois, Vincent «trouve le temps, tout en pansant les blessés français, d’occire quelques soldats ennemis bien portants» ; geste qui lui vaudra la Légion d’honneur à titre militaire. La guerre lui fournit aussi – avec d’autres – l’occasion de mettre au point une méthode de rééducation fonctionnelle des combattants traumatisés par les bombardements et autres horreurs. Il s’agit schématiquement de recourir à des stimulations électriques qui permettent, assure-t-il, de faire la part entre les simulateurs et les combattants réellement traumatisés et de soigner ces derniers.

On parle alors de «torpillages», en référence à l’expression d’un malade passé entre les mains du Dr Vincent : «ça vous retourne comme une torpille». Nouvelles félicitations de l’Etat-major mais protestations dans les troupes qui font que l’on décide d’envoyer le Dr Vincent au célèbre lycée Descartes de Tours (Indre-et-Loire) alors transformé en «hôpital de l’arrière». Il y parfait, peaufine, sa méthode. Nouvelles critiques, nouvelles rumeurs. Les Tourangeaux du centre-ville se plaignent des hurlements des «torpillés». Pourquoi torturer ainsi nos poilus ?

Sollicité, Justin Godart, sous-secrétaire d’Etat à la santé (et futur fondateur le la Ligue contre le cancer), répond, le 10 mai 1916 : «Vous me signalez l’émotion que susciterait à Tours et dans la région le procédé mis en usage par M. le médecin-chef du centre de neurologie, Clovis Vincent (…). Ce procédé désigné sous le nom de torpillage fut en effet adopté en ce terme et sa valeur thérapeutique démontrée lors des réunions des médecins neurologistes assemblés sur mon initiative et qui ont défini les méthodes de traitement à l’égard des troubles fonctionnels du système nerveux. […] Vous n’avez pas à tenir compte de l’émotion d’un public prompt à se laisser impressionner parce que insuffisamment éclairé.» Feu vert au «torpillage», donc.

« Je ferai ce que je veux »

Et c’est ainsi que nous retrouvons Clovis Vincent, le 27 mai 1916, face au zouave Baptiste Deschamps gravement handicapé (plicaturé) depuis septembre 1914 ; Deschamps qui a connu de multiples hôpitaux, qui a déjà été maintes fois «électrisé» à Paris et qui, promis à la réforme, refuse formellement le traitement du Dr Vincent. «Tu n’as pas d’ordre à me donner, je ferai ce que je veux» répond ce dernier en accusant «son» malade de lâche et de simulateur. Il saisit alors ses torpilles pour administrer sa fée électricité sur courant galvanique.

Le zouave lui décoche soudain une série de coups de poing ; le médecin rosse alors de coups son patient tout en le maintenant sous ses genoux par souci d’efficacité. Baptiste Deschamps est déféré en Conseil de guerre. La presse s’empare du sujet, on découvre les méthodes thérapeutiques du Dr Vincent et commence alors ce qui fut dénommé «l’affaire Dreyfus de la médecine militaire». Deschamps risque la peine mort. Il sera condamné à six mois de prison avec sursis. Certains virent là l’émergence d’un nouveau droit, celui du soldat blessé «à disposer de son pauvre corps». Avec le recul, ils n’ont peut-être pas trort.

A demain

(1) Le Naour JY. Les soldats de la honte. Paris : éditions Perrin 2011. ISBN : 978-2-262-03390-3

(2) Sur ce thème notre « jeune consœur généraliste de Seine-Saint-Denis »  a tiré avant nous (« docteurmilie »)pour dire tout le bien qu’elle pensait du film Hippocrate  qui sort le 4 septembre. Ceci ne nous empêchera pas de revenir sur le sujet pour, comme elle le fait sans spoiler, inciter à découvrir ce remarquable parcours initiatique contemporain signé Thomas Lilti (avec Vincent Lacoste, Reda Kateb, Félix Moati, Jacques Gamblin, Marianne Denicourt). Thomas Lilti dont il se dit qu’il exercerait toujours la profession de médecine généraliste. A vérifier.

Ce texte est initialement paru dans la Revue Médicale Suisse

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