Ebola: le reportage de guerre n’est pas dans un journal comme les autres. Voici pourquoi

Bonjour

Le virus Ebola bouleverse l’ordre des choses. Le reportage qu’il faut lire (en anglais) ne se trouve pas dans les médias habituels, des médias qui d’ailleurs n’en publient guère. Pour ne pas dire pas. Trop risqué. Celui-ci a été publié par l’austère New England Journal of Medicine. Une première ? Il n’est pas signé par un journaliste, mais par une infirmière, Anja Wolz, par ailleurs coordinatrice d’urgence de Médecins Sans Frontières pour la Sierra Leone.

Dans la chaleur, avec PPE

Elle a travaillé dans un centre de 80 lits à proximité des frontières avec la Guinée et le Libéria. Huit nouveaux patients à l’arrivée de la nurse. Neuf pour qui il faut refaire des prélèvements trois jours après l’apparition des premiers symptômes et que l’on espère sur le départ. Une vingtaine de prélèvements de sang à faire. Soixante-quatre personnes sur les lits. Quatre sont des enfants de moins de 5 ans. Deux morts dans la journée.

Il faut lire ces lignes  pour saisir un peu de la réalité quotidienne vécue dans le centre de Kailahun. La chaleur et l’angoisse sous le personal protective equipment (PPE), la lourdeur des procédures de stérilisation à respecter à la sortie, la destruction par le feu du matériel qui, en Occident, est considéré comme à usage unique et qui, dans la brousse, ne l’est pas toujours.

Parfois, survivre

Il y a aussi le quotidien et les étroites limites thérapeutiques: l’hydratation des malades, le maintien autant que faire se peut de leur tension artérielle, une alimentation de qualité et le traitement des complications infectieuses par antibiotiques. Cela peut aider les contaminés à vivre plus longtemps. Parfois à survivre, si le système immunitaire prend le pas sur le virus.

La multiplicité des sources de contamination… la pauvreté des moyens… les malades qui disparaissent dans la brousse… Anja Wolz pourrait faire pleurer dans les chaumières. Elle s’en garde bien et n’aura pas le prix du meilleur reporter de guerre. Elle participe à la guerre: les soignants sont en première ligne. Et les soignants ne sont pas des journalistes. Jusqu’à preuve du contraire. Un beau sujet pour les écoles de reporters. (1)

Trois vivants, en Occident
 
Près de 10% des quelque 3.000 cas d’infection par Ebola touchent des soignants qui, pour diverses raisons, n’ont pas su prévenir la contamination. Trois d’entre eux ont été évacués: deux vers les Etats-Unis, un vers l’Angleterre. Les trois sont vivants. En Afrique, plus de 80 sont morts.

L’une des raisons de ces contaminations est la pénurie, sur le terrain, de gants et de masques, mais elle n’est pas la seule, comme vient de l’expliquer, dans la revue Annals of Internal Medicine, un groupe de médecins américains. L’affaire dépasse l’épidémie et engendre un cercle vicieux et pathologique en réduisant un peu plus les effectifs dans des pays où la proportion des médecins est de l’ordre de un à deux pour 100.000 habitants.

Euphémisme adéquat

Dans le témoignage-reportage d’Anja Wolz, le découragement n’a pas sa place. Quant à la colère, elle est rentrée. L’infirmière conclut avec un euphémisme pour caractériser le caractère inadéquat de la réponse internationale:«Il faudrait que nous ayons un coup d’avance sur cette épidémie, mais pour l’instant nous en avons cinq de retard.»

On sait aujourd’hui que le virus est apparu vers la fin 2013 en Guinée et a été isolé en mars par l’équipe de Sylvain Baize, directeur du Centre national français de référence pour les fièvres hémorragiques virales. L’annonce en a été faite à la mi-avril dans The New England Journal of Medicine.

Vingt mille cas sous peu

Quatre mois plus tard, les 3.000 cas vont être officiellement atteints et l’OMS avance maintenant celui de 20 000, dans les prochains mois… Les effets sur l’économie de cette fraction du continent commencent à être observés.

Il y a quelques jours, un porte-parole du ministère de l’Economie de Sierra Leone exhortait les responsables des compagnies aériennes à continuer à desservir Freetown, suivant en cela les recommandations de l’OMS et de l’Organisation de l’aviation civile internationale. «C’est notre dernier espoir», déclarait-il à l’AFP.

Paris oublierait Conakry ?

Son appel n’a pas été entendu. British Airways vient d’annoncer qu’elle prolongeait son embargo jusqu’en 2015. Et Air France, qui expliquait il y a peu encore que rien ne justifiait de suspendre les vols sur Freetown, vient de le faire, à la demande du gouvernement français. Sans expliquer pourquoi, ni dire pour combien de temps. On nous confie, de bonne source, que des négociations sont en cours pour maintenir (ou pas) les vols Air France Paris-Conakry. Pour l’heure nous n’en savons pas plus. La France abandonnerait la Guinée ? Le virus Ebola bouleverse l’ordre des choses. Efface-t-il la mémoire ?

A demain

(1) Sur le thème de l’utilité du reporter de guerre lire ici le papier de Gréroire Fleurot, journaliste à Slate.fr

Une version de ce texte a initialement été publiée sur Slate.fr

 

2 réflexions sur “Ebola: le reportage de guerre n’est pas dans un journal comme les autres. Voici pourquoi

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