Le poignant testament de l’un des derniers «journaliste-papier» français

Bonjour

La presse voudrait nous faire croire à la mort de la «presse écrite». Rien de plus faux. L’erreur est ici de confondre presse écrite et presse imprimée. Ou plus précisément presse d’information générale imprimée sur du papier. La «nouvelle presse», le «nouveau journalisme» élaboré et diffusé sur internet, ressemble comme deux gouttes d’encre à celui inventé, dans la foulée de Gutenberg, par le Dr Théophraste Renaudot. Rien de changé, sur le fond, entre le bon vieux papier et les nouveaux écrans.

Rotatives en moins

Ce sont les mêmes caractères, déclinés à l’infini, les mêmes polices, les chapôs, les inters, les attaques et les chutes. Ce sont encore et toujours les mêmes déclinaisons, du «billet» à l’«édito», du bon papier à celui que l’on a caviardé – le même monde, les rotatives en moins. Ce sont aussi, peu ou prou, les mêmes limites à la «liberté d’expression», du «droit de réponse» aux dispositions concernant la diffamation. Sans parler de la sacralisation du «secret des sources».

Un anniversaire nous fait songer à tout ceci : celui que célébrera bientôt Le Monde. Déjà soixante-dix ans à la mer pour ce vaisseau-amiral. Et la soudaine sortie, sur le pont, d’un bien vieux galérien : Pierre Georges, né en 1943, diplômé de l’Ecole supérieure de journalisme de Lille, quatre mois à L’Est Républicain, un an à l’édition de Melun du Parisien Libéré. Rejoint Le Monde au début des années 1970 comme pigiste à la rubrique des sports. Embauché en 1974. Il a alors 31 ans et Le Monde un de moins. L’homme restera fidèle jusqu’à sa retraite en 2003 – si l’on excepte deux escapades d’un soir : l’une au Nouvel Observateur, l’autre à Libération.

Plume et/ou talent

Il aura tout connu ou presque : «reporter», «chef des Informations générales», «chroniqueur», «rédacteur en chef», «directeur adjoint de la rédaction», etc. Une assez belle croisière. Il était aussi ce qu’il était convenu d’appeler une «plume», expression journalistique pour ne pas oser «talent».

Le texte qu’il signe pour l’anniversaire des 70 ans réveillera quelques mémoires.(1) Chez les vrais confrères de la croisière, bien sûr – mais encore, on l’espère, chez les vieux lecteurs de l’organe du 5-7 rue des Italiens. C’est aussi, sinon l’affirmation d’une vocation, du moins la confession d’une addiction. « Je fus, je suis, je reste un homme de papier. Et rien ni personne ne me fera jamais renier mon temps qui, trente-deux années durant, fut celui du Monde, en une chance inouïe et un privilège indécent. Je suis désormais un ancien de ce journal, de mon journal, c’est-à-dire, si l’on permet l’expression, un potentiel vieux « con » estampillé Gutenberg ronchonnant et maugréant contre la modernité barbare et décervelante de l’âge du Net» écrit Georges.

Nostalgie de pré-tombe

La confession d’une addiction et le refus affiché d’une seconde, moderne. Le Net ? «Je m’y refuse absolument, définitivement, jure le journaliste-antique. Car le danger menace d’une mauvaise querelle faite par les anciens aux modernes, fondée sur des rhumatismes de tête et une nostalgie d’outre-tombe ou de pré-tombe. Comme si, changeant d’outil autant que d’ère, les journalistes du Monde d’aujourd’hui voulaient dilapider l’héritage de « papy HBM » [entendre Hubert Beuve-Méry, fondateur du Monde]  aux quatre vents de milliards d’octets. En prodigues et insouciants enfants des temps, et hop, hissons la Toile.»

Et puis le cœur navré de la confession : «Je suis un ancien du Monde, ce qui ne vaut ni titre de gloire ni brevet de sagesse. J’ai quitté le journal il y a onze ans. Ce fut beau comme un suicide de samouraï au porte-plume. Et depuis onze ans je n’ai pas écrit une ligne, rideau de fer baissé sur l’échoppe du bougnat. Ou sur la grotte de l’ours. A chacun son temps justement (…)

Ivresse du mot

(…) A chacun de remonter son tas de mots et de charbon. Et à eux de réinventer Le Monde, pas le nôtre, pas le leur, celui de leurs lecteurs, ce lien de fidélité à nul autre pareil qui fait que l’on écrit pour être lu, compris, pour informer, partager. Et non pas pour cette ivresse du mot qui tue ou cette pauvre vanité d’écrire à la portée du premier plumitif narcissique.»

Un conseil, Maître ? «Inventez, relisez-vous et même à haute et débile voix devant votre ordinateur pour entendre les phrases bancales, les répétitions, pour vérifier la musicalité de votre langue. Ne confondez pas presse et précipitation, pouvoir d’écrire et privilège de fermier général, appartenance au Monde et mérite personnel. De papier ou de Net, ce journal a toujours fait plus pour ses journalistes que ses journalistes pour lui. Il leur a donné un statut, derrière la statue du Commandeur, un statut enviable, la clé de tant de portes, une crédibilité innée et trop souvent usurpée au nom de la seule appartenance.»

Pleurésie et infidélité

L’avenir, Maître ? «Je constate que la presse quotidienne écrite – tout comme les livres, d’ailleurs – souffre désormais d’une pleurésie aiguë. Elle fait un très vilain bruit de papier journal froissé, foulé aux pieds et déjà dévoré par le cannibalisme internet, papivore planétaire. Les kiosques ferment. Les ventes chutent. Les lecteurs, fidèles infidèles, surfent allégrement vers ce nouveau monde aux sirènes mutantes. Autrement dit, il est grand temps de se faire un sang d’encre devant cette hémorragie, cette humeur noirâtre chère à Hippocrate. Tout cela suppose une médecine radicale. Et constitue un méga-défi. Il faut, aux nouvelles générations, conquérir aussi internet, et d’urgence. (…)»

Il faudra lire cette prose jusqu’à son terme. Elle nous dit moins le temps passé que celui qui nous attend. Il faut écouter les mots de celui qui avait juré de ne plus écrire. C’est une lettre des tranchées pour une guerre à venir.

Odeur du plomb

Une lettre manuscrite qui porte, encore et toujours, le même message : le bonheur est «dans la presse». «Le bonheur, mon bonheur en tout cas, fut dans la presse. Avec encore l’odeur de plomb fondu dans le nez, le bruit des Linotype, les lignes montées à l’envers. Avec le bruit et le tremblement des murs, rue des Italiens, quand les rotatives décollaient.» Un tremblement de la maison dont quelques grognards se souviennent encore qu’il les faisait trembler.

«Avec les sténographes de presse, nos oreilles savantes, et les correcteurs, nos sauveurs quotidiens. Avec ces nuits et ces jours d’exténuement, en équipe, tête dans le guidon, et parfois, au bout, ce sentiment collectif et précieux, cet immense sourire intérieur et jouissif d’avoir fait ensemble un « grand journal ». Avec chaque jour ou presque, cet autre bonheur de lire, ici, là, sous la plume d’une autre, d’un autre, un « putain de papier », de se le commenter, in petto, d’un lapidaire « la vache ! » Et d’en être plus fier pour elle, lui, qu’envieux pour soi-même.

Vertiges

Le bonheur est toujours dans la presse. Avec ces centaines de milliers de lecteurs connus ou inconnus qu’il fallait tenir pour une fiction sauf à risquer le vertige, tant il en était de plus savants et de plus qualifiés en quelque domaine abordé. A eux, toute la reconnaissance d’un désormais lecteur. Un désormais lecteur dont l’un des bonheurs fut d’avoir pu tenir pour amis et maîtres aussi des femmes et des hommes admirables.»

On peut ici porter témoignage qu’il ne fut pas le seul. Pour le reste ? Qui vivra lira. Et pour filer encore la métaphore du navire : souquer ou couler. Se décarcasser sur internet pour échapper à ce tsunami d’ennui, de médiocrité et d’égotisme généralisé. Pour échapper aussi, comme la Revue Médicale Suisse vient de nous le rappeler (par voie de print et de web) à cet autre monstre qu’est la «cyberchondrie».

A demain

(1) Son texte est à paraître dans «Le Monde, 70 ans d’histoire». Ouvrage collectif. Flammarion, 496 p., 150 photos couleur, fac-similés et dessins de presse, 39,90 €. A paraître le 24 septembre

On peut aussi souligner, dans la foulée (pour les nostalgiques ou les plus jeunes) un film de George Lacombe, sorti en 1942 : «Le Journal tombe à 5 heures» – c’est «une évocation romanesque et accentuée du journalisme à sensation où la morale professionnelle subit parfois des entorses, qui sont d’ailleurs regrettées, mais sans réelles infractions à la morale tout court». Avec Pierre Fresnay jouant Pierre Rabaud, «reporter chevronné du journal La Dernière Heure».

Ce texte a été initialement publié dans la Revue Médicale Suisse sous le titre « Le testament vivifiant du dernier «journaliste-papier» Rev Med Suisse 2014;10:1734-1735

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