Hôtel-Dieu de Paris : une lettre du Dr Cabanis à l’attention de Martin Hirsch

Bonjour

Rentrée 2014. L’abcès de l’Hôtel-Dieu de Paris ne se résorbe pas. Les dernières informations nous proviennnet de « Dernières nouvelles du front ».  Et par le Pr Loïc Capron, président de la commission médicale d’établissement de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris. Impossible de démêler cet écheveau. C’est un feuilleton pour initiés – une histoire sans fin où le politique-administratif semble se jouer d’un corps médical profondément divisé.  C’est aussi,  à l’ombre des gargouilles de Notre-Dame de Paris, une affaire à haute portée symbolique.

Crise de gouvernance

« Notre directeur général a établi le principe que l’Hôtel-Dieu de Paris doit rester un hôpital de l’AP-HP ; sinon en totalité, du moins pour une part de ses surfaces, écrit le Pr Capron. À de nombreuses reprises, vous et moi avons exposé à M. Hirsch [Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP] nos objections médicales et budgétaires à ce projet, mais nous sommes aujourd’hui devant une alternative :

  1. ou bien nous nous opposons à cette décision irrévocable et déclenchons une crise de gouvernance,
  2. ou bien nous prenons part au projet de l’Hôtel-Dieu qui, pour l’essentiel, reste à construire.

La première solution me semble trop chargée d’aléas pour vouloir vous y engager derrière moi : que ferons-nous quand le dialogue médico-administratif sera bloqué ?

La seconde voie n’est pas une capitulation sans condition (…) »

La guerre du choléra

Comment mieux dire qu’il y a là une guerre entre ceux qui soignent et ceux qui, pour partie, les gouvernent ? On peut aussi voir là un symptôme assez éclairant  des difficultés économiques et psychologiques que nous traversons. Aucun abcès de ce genre durant les Trente Glorieuses, cette période du Sans-souci qui s’acheva, pour les passagers de l’AP-HP, avec au nord,  l’inauguration du grand Bichat par Gabriel Pallez. Bichat, petit-fils de Claude-Bernard, ancien hôpital d’Aubervilliers, spécialisé dans traitement des personnes souffrant du choléra. Etablissement, désinfecté en 1887, puis remis en service pour recevoir à partir de 1900 des cas, innombrables, de variole, rougeole et diphtérie. Sans parler de la poliomyélite.

Messages des Lumières

L’AP-HP n’était pas née et l’on ne s’interrogeait guère, alors, sur le sens de la mission des hôpitaux publics. On aurait pourtant tort d’imaginer que la paix régnait entre les soignants et les comptables.  C’était déjà le cas un siècle plus tôt, au grand moment de la Révolution française. Un petit ouvrage,  récent et savant, en porte témoignage (1). Il nous aide à saisir ce que les Lumières purent être à la médecine et à la santé publique.

Nom et prénom : Cabanis, Pierre Jean Georges (1757-1808). A, entre mille et une autres exercé la profession de médecin aliéniste. Echanges avec Turgot, Condorcet et d’autres personnalités marquantes d’une époque qui en connaissait beaucoup. Il applaudit les principes de la Révolution. Professeur à l’Ecole de Médecine de Paris, il ne s’oppose pas à l’envol de Bonaparte et l’Empereur fait de lui un comte de l’Empire. Il a 51 ans. Professeur d’hygiène, puis de clinique, membre de l’Institut de France, il entre à l’Académie française cinq ans avant sa mort et, huit jours après cette dernière, son corps entre au Panthéon.

Etablissements vicieux

C’est là une ascension dont beaucoup, à Paris, rêvent encore. Mais c’était aussi une ascension dans le monde des idées.  Sur la guillotine Cabanis écrit :   «(…) je bénirai surtout nos législateurs quand ils croiront pouvoir abolir une peine que j’ai toujours considérée comme un grand crime social, et qui, suivant moi, n’en prévient jamais aucun.» En 1790 Cabanis publie Des observations sur les hôpitaux et Quelques principes et quelques vues sur les secours publics.

Ecoutons Cabanis sur les hôpitaux. «Les hôpitaux sont peut-être, par nature, des établissements vicieux ; mais dans l’état présent des sociétés ils sont absolument nécessaires. On objecte contre eux qu’ils ne remplissent point leur destination de secourir les malades, ou qu’ils la remplissent d’une manière barbare ; qu’ils aggravent toutes les maladies, qu’ils en produisent plusieurs nouvelles, qu’ils sont des magasins d’air empesté, toujours prêts à répandre les contagions dans les grandes villes ; enfin qu’ils détruisent l’esprit d’économie dans la dernière classe, qu’ils encouragent sa paresse, et qu’on les a vus constamment augmenter le nombre des indigents, par une influence funeste et inévitable.»

Exécuteurs

«Tout cela est vrai, poursuit Cabanis. On pourrait même ajouter plusieurs autres choses : par exemple qu’ils relâchent les liens des familles, et qu’en dégradant les mœurs du Peuple, ils portent à la société les plus cruelles atteintes. Mais il y a les pauvres ; et la pauvreté est l’ouvrage des institutions sociales : c’est donc aux exécuteurs de la puissance publique à veiller sur les besoins qui sont la censure la plus amère des lois et des administrations.»

Il y avait là, dans ces quelques phrases, la promesse d’un autre monde. Dieu sortirait bientôt de l’espace public. On allait basculer de l’hospice à l’hôpital, de la charité à la solidarité. Où sommes-nous deux siècles plus tard  ? Sur le parvis de Notre-Dame, face à l’Hôtel-Dieu.

Ferme des fous

Vivant, Cabanis aurait dit «Vivre, c’est sentir». Il a aussi écrit « L’esprit d’observation doit remplacer l’esprit de système». C’est une phrase que l’on peut observer sur un mur de la rue qui, à Paris, porte son nom. Une rue ouverte il y a plus de cent cinquante ans, lors de la construction de l’Asile clinique des aliénés, ancienne « ferme des fous de Bicêtre » et futur « hôpital Sainte-Anne ».

A demain

(1) Gaille M. (textes présentés par) «Cabanis, Anthropologie médicale et pensée politique». Paris : Cnrs Editions, 2014.

Une partie de ce texte a initialement été publié, sous le titre « Messages révolutionnaires du Dr Cabanis (1757-1808) » dans la Revue Médicale Suisse Rev Med Suisse 2014;10:1638-1639

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