Sida : comment avons-nous pu être aveugle pendant plus d’un demi-siècle ?

Bonjour

Octobre 2014 : Ebola nous crève les yeux. Et nous apprenons dans le même temps (dans Science) que le VIH existe (dans l’espèce humaine) depuis 1920. Près d’un siècle. Et plus d’un demi-siècle d’aveuglement médical et scientifique.

Comment ? Comment ce virus est-il parvenu à déjouer la clinique et tous les instruments de vigilance biologique ? La lecture de la dernière publication de Science (1) sur le VIH-1 est troublante à bien des égards. Certains veulent y voir la démonstration que les révisionnistes ont tort quand ils continuent à affirmer que ce virus n’est pas la cause du sida. C’est faire fausse route : les révisionnistes sont, par définition, imperméables aux arguments de la raison. La vérité est que cette publication est d’une toute autre portée, virologique, médicale, culturelle et écologique. C’est une publication éminemment politique.

Fringantes mémoires

Nous gardons tous approximativement en mémoire la date de l’émergence officielle d’une maladie qui ne portait pas encore le nom de syndrome d’immunodéficience acquise. Nous entrions alors, fringants, dans les années 1980. C’était un phénomène étrange, empruntant à l’homosexualité masculine, au sang, à la toxicomanie et à l’hémophilie. Avec, dans le paysage, Haïti.

Il fallut quelque temps pour que l’on réfute l’hypothèse toxique et que s’impose la causalité virologique. Puis quelque temps encore avant que la paternité de la découverte de l’agent causal soit tranchée. Trente ans plus tard, tout cela apparaît comme d’un autre âge. Une histoire en noir et blanc marquée, à la fin du millénaire, par la découverte de molécules antivirales dont l’association a fait reculer le mal sans en éradiquer les causes premières. Le sida n’est pas le fléau définitif qui fut parfois annoncé. C’est une nouvelle pathologie devenue endémique, notamment en Afrique, désormais classée aux côtés du paludisme et de la tuberculose. C’est un fléau qui se normalise.

Génération spontanée

On se doutait bien que le VIH existait avant l’été 1981, qu’il n’était pas apparu ex nihilo dans la communauté homosexuelle des grandes cités américaines. Des enquêtes avaient été menées. Beaucoup visaient l’Afrique et une origine animale, simiesque. Un franchissement de la barrière d’espèce dans des conditions mal éclairées. Aujourd’hui, octobre 2014, nous changeons radicalement de focale avec le travail international, dirigé par Nuno R. Faria et Philippe Lemay (Université de Louvain) – travail formidable publié dans Science.

Ce travail élargit la problématique dans le temps et dans l’espace. Il établit des liens jusqu’ici ignorés (ou jamais démontrés) entre les continents. Il montre comment ce virus (et sans doute bien d’autres) ne progresse que dans le sillage des activités et des inventions humaines. Il décrit la lente diffusion internationale du VIH à partir du Congo belge (devenu Zaïre puis, aujourd’hui, République démocratique du Congo). Avec comme plate-forme la capitale, Kinshasa, dès les années 1920. Bientôt un siècle, dont les trois-quarts dans la plus grande discrétion.

Lumières moléculaires

Seule la génétique moléculaire parvient à brosser un tableau à ce point éclairant. Les auteurs (belges, français, américains, britanniques, portugais et espagnols) de la publication de Science ont séquencé et analysé les plusieurs centaines d’échantillons de VIH-1 prélevés au siècle dernier, au Zaïre et dans différents pays. Ces échantillons étaient conservés au Laboratoire national américain de Los Alamos (Nouveau-Mexique). Ils ont ainsi pu remonter le temps et compléter ce qui apparaît comme un formidable arbre généalogique se déplaçant dans l’espace.

«Nous avons rassemblé les différentes pièces de ce puzzle afin de pouvoir établir où et quand ce virus était passé de son réservoir animal à l’homme, résume Martine Peeters (Laboratoire rétrovirus, Institut de recherche pour le développement, Université de Montpellier), cosignataire de l’article. Ce passage du singe à l’homme s’était sans doute produit à plusieurs reprises sans qu’une épidémie se déclenche, le virus restant cantonné à la forêt, mais il s’est trouvé au bon endroit au bon moment, et l’épidémie a démarré.»

Chimpanzés camerounais

Il semble désormais génétiquement établi que la souche à l’origine de la pandémie était présente sur des chimpanzés vivant dans le sud-est du Cameroun. Bien établi aussi que, dans les années 1920, une ou plusieurs personnes devenues porteuses du virus (on évoque toujours ici l’hypothèse d’une blessure de chasseur) ont voyagé jusqu’à Kinshasa, une agglomération de grande taille qui allait devenir le premier foyer de l’épidémie.

C’est en 1937 que le précurseur de l’actuel VIH-1 pandémique commence à être présent à Brazzaville, la capitale de l’ancienne colonie française du Congo, située de l’autre côté du fleuve du même nom. A la même époque, le virus se dissémine à d’autres grandes villes de l’actuelle République démocratique du Congo, et ce au sud-est de Kinshasa. Ce sera Lubumbashi, puis Mbuji-Mayi en suivant la voie ferroviaire qui traverse le pays. Puis ce sera via la voie fluviale que le virus gagnera Bwamanda et Kisangani, dans le nord-est du pays.

Midi à sa porte

Il faudra ensuite compter, dans les années 1960, avec la présence d’Haïtiens venus travailler au Congo-Kinshasa, pays qui venait d’accéder à l’indépendance. Le virus se retrouvera en Haïti. Puis aux Etats-Unis, tandis qu’il diffusait dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne. La suite est (plus ou moins) connue.

Le site Slate.fr (Jean-Marie Pottier) s’est pour sa part intéressé à ce qu’ont retenu les médias anglo-saxons de cette publication :

  • Les pratiques alimentaires de l’époque :si le virus a pu passer du chimpanzé à l’homme, c’est parce que l’animal était chassé pour sa chair par des hommes, qui ont ensuite «probablement ramené le VIH» avec eux à Kinshasa, écrit The Independent.
  • Le développement des transports dans l’Afrique coloniale :«Quand le virus est arrivé, Kinshasa était en plein boom. C’était la plus grande ville de la région et celle qui connaissait la croissance la plus rapide», écrit le Guardian. «Le chemin de fer développé par la Belgique voyait un million de personnes passer par la ville chaque année et disséminer le virus dans les régions alentour», comme Brazzaville ou les mines du Katanga, pointe la BBC. A l’époque, Kinshasa s’appelait Léopoldville et était la capitale du Congo belge.
  • Une industrie du sexe en pleine expansion :«Un grand nombre de travailleurs mâles arrivaient en ville, déséquilibrant le rapport entre les sexes dans une proportion de deux hommes pour une femme et conduisant à une explosion du sexe tarifé», écrit la BBC. A ce facteur s’ajoute un phénomène médical : dans les cliniques qui traitaient les MST à l’époque, les injections se faisaient souvent à l’aide de seringues non stérilisées.
  • Les migrations internationales :de nombreux travailleurs haïtiens étaient présents au Congo belge, noteThe Independent. Leur retour au pays y a amené le virus, qui a ensuite pu diffuser aux Etats-Unis.

Depuis sa découverte, le virus VIH a infecté environ 75 millions de personnes au total dans le monde, dont environ la moitié sont mortes de cette infection.

Ebola entre en scène

Comment, en octobre 2014, ne pas être tenté de faire un parallèle avec Ebola, virus identifié pour la première fois au Zaïre en 1976 ? «Il existe un parallèle entre les deux épidémies, souligne Martine Peeters, mais personne ne s’attendait à ce que le virus Ebola sorte et se transmette aussi vite, beaucoup plus vite que le VIH. Il faut dire que les voies de transmission ne sont pas les mêmes, celles-ci étant plus faciles pour Ebola, et que l’incubation est nettement plus courte que pour le VIH.»

Pas de conclusions. Il est une autre urgence: l’aveuglement collectif qui commence face à Ebola. Le refus de voir la réalité africaine. Le refus de comprendre la nécessité vitale qu’il y a à aider le Libéria, la Sierra Leone et la Guinée dans leur combat contre ce virus. La culpabilité qui sera la nôtre si nous nous bornons à contrôler, dans l’aube de Roissy, la température des passagers  en provenance de Conakry.

A demain


[1] Faria NR, et al. The early spread and epidemic ignition of HIV-1 in human populations. Science 2014;346:56-61.

Une version de ce texte a initialement été publiée dans la Revue Médicale Suisse  Rev Med Suisse 2014;10:1938-1939

Une réflexion sur “Sida : comment avons-nous pu être aveugle pendant plus d’un demi-siècle ?

  1. Bonjour

    Deux dates clé :

    1970 On explique aux africains qu’il faut utiliser des seringues jetables et non des seringues en verre qu’ils faisaient bouillir pour les stériliser depuis un siècle. On leur en donne une caisse. Ils jettent les seringues en verre. Arrivés à la fin du stock, c’est trop cher. Ils les font bouillir pour les réutiliser, constatent le désastre, puis se contentent de les laver. Depuis, le traitement des maladies vénériennes par antibiotique injectable est devenu un mode de contamination majeur pour le VIH qui commence à se répandre.

    1974 Match de boxe du siècle entre Mohamed Ali et George Foreman à Kinshasa. 10.000 américains font le déplacement, dont beaucoup consomment du sexe local avant de retourner aux USA. Parmi eux, des homosexuels aux pratiques extrêmes, ayant plus de 500 partenaires différents par an, qui seront les premiers touchés quelques années plus tard.

    C’est ce que Vachon m’avait expliqué il y a 20 ans et j’avais trouvé ça convaincant.

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