Euthanasie: un médecin catholique peut-il la pratiquer ? La réponse est (peut-être) oui

Bonjour

Le tout récent rapport du Comité national d’éthique sur la fin de vie et les « deux scandales » qu’il dénonce relance une polémique récurrente. . Nous y reviendrons. Dans l’attente, cette recension :

Quelle est la marge de manœuvre d’un médecin face à la mort annoncée d’un patient ? L’affaire n’en finit pas de faire débat. Quel regard un catholique contemporain porte-t-il sur la souffrance rédemptrice et sur ce qu’il est convenu d’appeler «acharnement thérapeutique» ? On sait les tourments sous-jacents à ces deux problématiques. Mais qu’en est-il des médecins n’ayant pas fait de croix sur leur engagement catholique ?

Rédemption

Sans revenir sur la question (devenue officiellement obsolète) de la souffrance rédemptrice, qu’en est-il, pour les médecins catholiques, de l’acharnement thérapeutique ? Et à supposer que cette question soit réglée, qu’en est-il pour eux de la fin de vie délibérément pratiquée ? Au-delà des soins palliatifs, quel regard portent-ils sur l’euthanasie délibérément pratiquée et assumée ? On en viendrait presque à leur poser la question de leurs convictions confrontées à la licéité du suicide médicalement assisté.

Ce sont là des questions suffisamment délicates pour ne jamais être véritablement traitées – a fortiori dans des pays où de telles pratiques sont (plus ou moins) condamnées par la loi et la déontologie médicale. Mais on sait que ce n’est pas le cas en Belgique, un pays où la religion catholique demeure présente dans l’espace public. C’est sans doute l’une des raisons de la provenance d’un témoignage dérangeant dont le titre provocateur ne manquera pas d’interroger.(1)

Engagement

Un peu plus de deux cents pages aux éditions des Presses de la Renaissance. Deux cents pages signées par une «chrétienne engagée» (communauté nouvelle Fondacio), par ailleurs médecin de soins palliatifs à la clinique d’Ottignies (Belgique francophone) et responsable d’un réseau régional de soins palliatifs à domicile. On y lira le parcours, les cas concrets, les interrogations, les précautions.

Le parcours de cette femme qui aura bientôt 60 ans ? Recherche constante du «côté de Dieu». Famille «très croyante»… une tante carmélite «rayonnante»… «rêves d’Afrique»… Strasbourg… études de pharmacie suivies de celles de médecine… échec à l’internat… approche de la gériatrie… thèse de médecine sur le sujet… un grand-père dément qu’il faut interner. Découverte d’une «communauté nouvelle» née dans l’Eglise catholique à la suite du concile Vatican II… nouvelle évangélisation… projet sociétal … invitation à devenir des «ouvriers du monde»… vision religieuse de l’homme, certes, mais intégrant la psychanalyse et les sciences humaines… mariage… médecin dans une institution religieuse pour enfants au Bénin… rapatriement en France… engagement dans les soins palliatifs… dérive et crise de la «communauté nouvelle»… et installation en Belgique dans le Brabant wallon.

Pallier

«J’ai poursuivi ma carrière dans les soins palliatifs en Belgique, écrit le Dr Van Oost. J’y ai milité contre la légalisation de l’euthanasie. Et quelques années plus tard, celle-ci a été dépénalisée.» Nouveau chapitre. Cette présentation linéaire est bien évidemment incomplète. Il y avait eu la perte d’une sœur qui, à 18 ans, s’était tuée en montagne après une «chute stupide». «J’avais 23 ans. Ce fut l’épreuve de non-sens par excellence. D’explication, il n’y en avait aucune, et encore moins du côté de Dieu. Pourtant j’ose dire aujourd’hui que cet événement m’a ouvert les yeux et le cœur. J’en ai gardé un trésor.» Les premiers stages hospitaliers lui fournirent l’opportunité de «s’appuyer sur cet événement personnel». Quelque chose comme une ambition. Une ambition noble : l’ambition palliative.

Ce fut aussi l’époque (le début des années 1980) où le père Patrick Verspieren, directeur du Département de bioéthique du Centre (jésuite) de Sèvres faisait sensation en révélant (dans la revue Etudes de janvier 1984) qu’on utilisait de manière officieuse des cocktails lytiques dans les hôpitaux français.

Expérimenter

On lira les cas concrets, les expériences cumulées, ce qu’il en est des textes et des pratiques belges. On lira le renversement des interrogations. Est-il humain d’attendre une mort naturelle qui ne vient pas naturellement ? Est-il inhumain de refuser, dans certains cas, une mort que le médecin peut offrir ? Comment la conscience individuelle d’une praticienne pactise-t-elle avec la transgression des interdits ? Et comment fait-elle avec une dépénalisation de la pratique de ces mêmes interdits ? Comment fait-elle avec cette hypocrisie qui permet à des médecins de pratiquer (en conscience et dans leur secret) des gestes que la loi collective condamne comme autant d’homicides volontaires ?

On lira aussi le chapitre sur la «souffrance de sens», celui sur la méditation en pleine conscience, et celui sur les rites qui nous manquent. «De même que les mots de la poésie ou de la foi peuvent soudain nous donner l’impression que l’espace est plus large, que nous vivons aux dimensions du monde, de même les symboles nous renvoient à un au-delà qui rend plus dense le moment présent, écrit-elle. A l’Unité de soins palliatifs de la clinique, nous y sommes très attentifs. Lorsqu’un patient décède, les infirmières, après avoir fait sa toilette, allument auprès de lui une bougie. Elles invitent la famille à rentrer dans la chambre après l’avoir avertie de ce geste. J’ai toujours été frappée, alors que ce symbole est le plus souvent religieux, de voir combien il est apprécié par les proches. Ils se sentent invités tout simplement à rentrer, auprès du corps, dans la célébration de cette vie qui vient de s’achever. C’est un rituel qui peut être partagé par tous.»

Ritualiser

Faudra-t-il un jour établir scientifiquement le poids et la valeur des rites ?

La sortie en librairie du livre de Corinne Van Oost a conduit quelques médias français à brosser son portrait et à la citer. Comment réagit-elle lorsqu’un souffrant est déterminé à mourir ? «Quand un patient me réclame l’euthanasie, la seule chose que je peux concrètement lui demander, c’est du temps. C’est ainsi que je pourrai essayer de le comprendre, et de voir si on ne peut pas faire évoluer sa situation.» «Parfois, les malades sont en demande d’euthanasie parce qu’on les a emmenés, en tant que médecin, dans des situations difficiles, qui leur semblent impossibles à vivre. C’est toute la question de l’acharnement thérapeutique», dit-elle. Pour elle, la pratique dite parfois de la «sédation terminale», n’est pas la solution. «Je ne me résous pas à abandonner le patient dans le sommeil. Je dois l’accompagner le plus loin possible et parfois, entre le sommeil et l’euthanasie, j’ai cette impression de mieux respecter l’autre en pratiquant l’euthanasie», analyse le Dr Corinne van Oost.

Tuer (impression de)

Elle dit encore : «Oui, on a l’impression de tuer», de «collaborer avec le mal». Son témoignage se veut aussi un appel à l’Eglise, qu’elle appelle à «se retrousser les manches». «Il est urgent qu’elle se mobilise dans l’accompagnement spirituel de fin de vie.» «Je pense désormais qu’une société qui admet l’euthanasie est une société qui a gagné en humanité, soutient ce médecin. Parce qu’elle a cessé de fonctionner à partir de l’image mentale d’un idéal pour entrer en cheminement avec des gens qui souffrent. Parce qu’elle reconnaît nos limites de soignants.»

«Allons-nous accepter d’être des soignants de fin de vie, avec ou sans euthanasie, face aux patients tels qu’ils sont, avec toutes leurs peurs et leur vision de la mort ? C’est l’appel que je lance à mes confrères, conclut l’auteur. Je ne juge pas les médecins qui ne veulent pas entendre parler de l’euthanasie à cause de leur foi. Mais j’alerte : si nous n’accueillons pas ces patients en soins palliatifs, alors, oui, ils iront tout droit à l’euthanasie.»

Où est-elle donc, la médecine humaine du moindre mal ? On lira ici un début de réponse jésuite (Patrick Verspieren).

A demain
[1] Van Oost C. Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie. Préface de Véronique Margron. Postface de Gabriel Ringlet. Paris : Editions Presse de la Renaissance, 2014

Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse sous le titre « Euthanasie : la confession écrite d’un médecin catholique » Rev Med Suisse 2014;10:1846-1847

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