Alcoolisme : le voile se lève sur les anesthésistes

Bonjour

Le fait divers est aussi, parfois, l’expression d’un symptôme. C’est le cas de la tragédie d’Orthez : une anesthésiste-réanimateur intérimaire belge, âgée de 45 ans et malade de l’alcool, a été mise en examen pour homicide involontaire aggravé, fin septembre, après le décès d’une jeune parturiente. L’affaire a fait grand bruit. Elle a aussi donné matière, sur Slate.fr, à un texte troublant du Dr William Lowenstein,  président de SOS Addictions.

Un texte aux accents prophétique ? Rien n’est impossible, l’alcool pouvant – aussi – être un passage vers d’autres horizons (1).

Résonances

Prophétie ? Le Collège français des anesthésistes-réanimateurs (CFAR) n’avait pas attendu Orthez pour prendre la mesure de la possibilité d’une tragédie. Le Quotidien du Médecin nous apprend aujourd’hui (Anne Bayle-Iniguez) que ce Collège propose depuis un an déjà  aux des « autotests thématiques en ligne » à réaliser seul ou en équipe. L’anonymat est absolu (2). Une initiative qui entre en résonance avec les Pyrénées-Atlantiques.

« Le récent drame survenu à Orthez a mis en lumière les problèmes d’addiction des médecins des plateaux techniques. Les nombreux appels reçus par le service anonyme d’aide en ligne des anesthésistes-réanimateurs, mis en place par le collège de la spécialité, illustrent l’urgence d’agir » souligne le quotidien. Alcool, tabac, stress, ‘’burn out’’… La dépendance et l’épuisement professionnel au bloc sont une réalité. »

La corde de l’AR

Les chiffres parlent. Les chiffres sont des appels à l’aide : 1 978 anesthésistes-réanimateurs sur les 10 000 en exercice (dont 6 500 praticiens hospitaliers) ont réalisé le test. Parmi eux, 230 ont vérifié leur degré d’addiction à l’alcool. En 2005, le CFAR avait déjà établi que 11 % des anesthésistes abusaient ou dépendaient d’au moins une substance autre que le tabac, dont l’alcool (59 %), les tranquillisants et les hypnotiques (41 %).

Les autotests réalisés depuis un an ont permis à ces médecins, fortement mobilisés par la permanence des soins et les urgences, d’évaluer leur degré de « burn out » (545 cas), d’anxiété (326), de somnolence (303) et de fatigue (287). « Nous sommes plus concernés que d’autres médecins par la question de l’addiction car en cas d’erreur, la sanction est immédiate, explique le Dr Max-André Doppia, secrétaire général adjoint du CFAR. Mais les anesthésistes-réanimateurs ne sont pas plus bourrés au travail que les généralistes ou les psychiatres ! La différence est qu’on se suicide davantage, ayant le nécessaire sous la main ». Serait-ce si simple ?

Polichinelle au bloc

Le Quotidien élargit la focale à une grille marxiste : la profession est sous pression. La moitié des postes de praticiens hospitaliers  sont vacants mais pas forcément inoccupés car l’intérim bat son plein. « Les anesthésistes-réanimateurs travaillent en décalé par rapport au reste de l’équipe de bloc, analyse le Dr Philippe Batel, psychiatre addictologue, un des piliers de SOS addictions. Certains combattent l’attente et le stress par un coup d’alcool en salle de garde ». L’automédication (80 % des professionnels n’ont pas de médecin traitant et 60 % des praticiens hospitaliers  ne consultent pas la médecine du travail), l’isolement et le « fantasme de toute puissance », selon les mots du psychiatre Yves Kossovsky.

L’addiction, secret de polichinelle dans le confinement du bloc ? Déni intime et collectif ?Après Orthez, les pouvoirs publics se sont réfugiés derrière la procédure judiciaire et n’ont pas abordé le problème de fond. « On en est encore à envisager l’éventualité du phénomène plutôt qu’à le combattre » dénonce le Dr Madeleine Estryn-Behar, coordinatrice d’une enquête de référence sur la santé des médecins (SESMAT, 2007).

Les emplois temporaires compliquent la donne. « L’intérim est un refuge pour certains médecins qui se font oublier en remplaçant dans des petites structures sur la sellette » observe le Dr Louison Andriamifidy, président du SMARNU (anesthésistes-réanimateurs non-universitaires) qui milite pour la création d’un corps de médecins intérimaires « évalués et (dé)pistés ».

« Permis d’endormir »

Le Dr Max-André Doppia met quant à lui en garde contre la tentation d’une politique de sanction et la création d’un « permis d’endormir ». Il préconise un passage annuel obligatoire par la médecine du travail pour les intérimaires. Pour tous, il appelle à un changement de culture et à une libération de la parole.

La parole libérée ? C’est sans doute la seule solution. Elle est d’autant plus nécessaire que la profession redoute  l’émergence d’une  stigmatisation après « l’affaire d’Orthez ». Reste, comme toujours avec l’alcool, la puissante réalité de cet ennemi majeur qu’est le déni.

A demain

(1) « Trois chambres à Manhattan » – le livre et le film (avec Robert de Niro) qui aura (le film) un demi-siècle l’an prochain.

(2)  Le CFAR propose une plateforme de soutien accessible sur Internet, par téléphone (N° Vert 0 800 00 69 62) et par chat.

 

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