Française des Jeux : les joueurs pathologiques seraient comme des émoussés de la sexualité

Bonjour

Actualité : le lancement  du « Winamax Poker Tour » – 43 étapes  dans 38 villes de France et Paris avec 2 000 joueurs présents du 26 février au 3 mars 2015 au Cercle Clichy-Montmartre. Cagnotte minimum garantie de 500 000 euros.

Du Moulin Rouge  à  la rue Bonaparte pour une autre actualité : la communication éclairante, il y a quelques jours, devant l’Académie nationale française de médecine signée de Guillaume Sescousse (Donders Institute for Brain, Cognition and Behavior, Radboud University, Netherlands). Communication consacrée aux derniers acquis des neurosciences sur l’assuétude aux «jeux d’argent et de hasard». Avec cette particularité sémantique qui veut que la langue française ne dispose pas de l’équivalent de gambling qui, en anglais, réunit les deux variétés. Le plus simple est sans doute ici de parler de l’addiction au jeu.

Modèle neurobiologique

On connaît le cadre médical général. Bien que la plupart des personnes considèrent les jeux d’argent comme une activité récréative, certains joueurs perdent le contrôle et tombent dans une spirale de jeux compulsifs aux conséquences parfois dramatiques. On sait aussi que les nombreuses similitudes avec l’addiction aux substances psychotropes ont conduit la communauté psychiatrique à faire du jeu pathologique une addiction comportementale.

«Un certain nombre d’hypothèses neurobiologiques issues de ce cadre théorique ont été testées ces dix dernières années, notamment à l’aide de la neuro-imagerie, résume Guillaume Sescousse. Comme dans le cas de l’addiction aux substances, un faisceau d’observations indique un rôle central de la dopamine dans le jeu pathologique. Cependant, le mécanisme sous-jacent semble différent et reste encore mal compris.» Le moment est-il néanmoins venu de tenter de construire un modèle neurobiologique cohérent du jeu pathologique ?

Française des Jeux

La question est pleinement d’actualité : répandu à travers de nombreuses cultures, le jeu prend une place de plus en plus importante dans certaines sociétés occidentales. En France par exemple, les dépenses de jeu par habitant ont été multipliées par 4,5 entre 1982 et 2012. Ces dépenses atteignent aujourd’hui 10% du «budget de loisirs» des Français – et près d’un sur deux déclare avoir joué à un jeu d’argent au cours des douze derniers mois. Où l’on voit que l’Etat a, ici aussi, perçu la manne fiscale que constitue l’addiction. Compte tenu de la libéralisation récente de certains jeux en ligne, cette tendance devrait encore s’amplifier dans les années à venir.

Dans sa forme la plus sévère (prévalence de 1 à 2% dans les pays occidentaux), le jeu pathologique est reconnu comme une maladie psychiatrique dans le DSM-5. Il renvoie à des critères diagnostiques précis – ceux du gambling disorder.[1] Cette reclassification a été motivée par un faisceau d’indices qui suggèrent une étiologie commune avec l’addiction aux substances (c’est-à-dire drogues, alcool et nicotine). Les critères de diagnostic se recoupent en grande partie : ils incluent dans les deux cas l’existence de symptômes de tolérance, de manque et de besoin irrépressible (craving), en plus du sentiment de perte de contrôle et des retentissements négatifs sur la vie personnelle.

Comorbidité

Il existe également une comorbidité assez forte entre le jeu pathologique et l’addiction aux substances. Enfin, certains traits de personnalité en lien avec la recherche de risque et l’impulsivité sont partagés par l’addiction au jeu et aux substances psychoactives. C’est là un classement bien particulier puisqu’il ouvre la perspective d’un modèle «d’addiction sans drogues». Et il permet d’étudier les mécanismes cérébraux de l’addiction sans les effets confondants liés à l’action biochimique des drogues.

Plusieurs approches ont été utilisées pour appréhender les bases neurobiologiques du jeu pathologique. D’une part, les études neurochimiques et génétiques se sont intéressées aux neurotransmetteurs impliqués dans le jeu. D’autre part, les études de neuropsychologie et neuro-imagerie se sont attachées à déceler de possibles dérèglements cognitifs et cérébraux.

Lobes frontaux

«Dans cette deuxième catégorie d’études, quatre pistes de recherche ont été principalement privilégiées, résume Guillaume Sescousse. La première piste concerne l’impulsivité (incapacité à envisager les conséquences à long terme d’un choix et à inhiber des réponses automatiques). La deuxième piste concerne les processus de prise de décision et les fonctions exécutives. Ces fonctions, qui dépendent largement de l’intégrité des lobes frontaux, sont typiquement sollicitées dans les jeux d’argent. La troisième piste concerne la sensibilité aux gains et aux pertes (les gains d’argent reçus de façon intermittente renforcent le comportement instrumental de jeu, alors que les pertes sont censées l’affaiblir). Enfin, la dernière piste de recherche concerne la réactivité aux indices environnementaux liés au jeu.»

Dans l’addiction aux drogues, les indices perceptuels liés émotionnellement à la consommation de drogue (seringue, briquet…) engendrent un fort désir de consommer de la drogue, ainsi que des biais attentionnels vers les stimuli prédictifs de drogue et un risque de rechute chez les individus sevrés. Par analogie, il se pourrait que les indices liés au jeu induisent des réactions similaires chez les joueurs pathologiques. Ces deux dernières pistes de recherche ont été davantage explorées dans les études de neuro-imagerie.

Orbito-frontal

Pour ce qui est de la neuro-imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), elle s’est penchée sur la problématique de la sensibilité aux gains et aux pertes, ainsi que sur la réactivité aux indices environnementaux (via le «système de récompense» que constituent le striatum, l’amygdale, le cortex préfrontal ventro-médian et le cortex orbito-frontal). Depuis quelques années, les résultats de plusieurs études fournissent des conclusions quelque peu discordantes.

«Récemment, une étude menée dans notre laboratoire a proposé l’idée que le processus pertinent à étudier n’était peut-être pas la sensibilité aux récompenses monétaires, mais la sensibilité aux récompenses non monétaires, résume Guillaume Sescousse. En effet, en cas d’hyposensibilité chronique aux récompenses non monétaires (telles que la nourriture, le sexe…), la motivation pour les récompenses monétaires prendrait automatiquement le dessus et mènerait in fine à un comportement tourné quasi exclusivement vers les jeux d’argent.» Pour tester cette hypothèse, ce chercheur a comparé les réponses cérébrales à des stimuli prédisant des gains monétaires ou des images érotiques. «Les résultats ont confirmé nos prédictions : alors que les sujets sains présentaient des réponses cérébrales similaires dans le striatum pour les deux types de récompenses, les joueurs présentaient une nette diminution de réactivité pour les images érotiques par rapport aux gains monétaires. Cette différence de réactivité, qui s’est trouvée corrélée à la sévérité des symptômes de jeu, pourrait être un marqueur-clé de l’addiction au jeu.»

Oral et/ou sexuel

Pour ce chercheur, les études de neuroimagerie dans ce domaine restent toutefois encore trop peu nombreuses et hétérogènes pour envisager à ce jour la construction d’un modèle neurobiologique cohérent du jeu pathologique. Reste cette piste, troublante : des joueurs pathologiques devenus hyposensibles aux récompenses non monétaires (alimentaires et/ou sexuelles), ce qui augmente par contraste la «saillance motivationnelle des récompenses monétaires».

A demain
[1] Soit au moins quatre des critères suivants réunis pendant une période de douze mois : préoccupation par le jeu (exemple : préoccupation par la remémoration d’expériences de jeu passées ou par la prévision de tentatives prochaines ou par les moyens de se procurer de l’argent pour jouer) ; besoin de jouer avec des sommes d’argent croissantes pour atteindre l’état d’excitation désiré ; efforts répétés mais infructueux pour contrôler, réduire ou arrêter la pratique du jeu ; agitation ou irritabilité lors des tentatives de réduction ou d’arrêt de la pratique du jeu ; jouer pour échapper aux difficultés ou pour soulager une humeur dysphorique (exemple : des sentiments d’impuissance, de culpabilité, d’anxiété, de dépression) ; après avoir perdu de l’argent au jeu, retourner souvent jouer un autre jour pour recouvrer ses pertes (pour «se refaire») ; mentir à sa famille, à son thérapeute ou à d’autres pour dissimuler l’ampleur réelle de ses habitudes de jeu ; mettre en danger ou perdre une relation affective importante, un emploi ou des possibilités d’étude ou de carrière à cause du jeu ; compter sur autrui pour obtenir de l’argent et se sortir de situations financières désespérées dues au jeu.

Ce texte est initialement paru dans la Revue Médicale Suisse (Rev Med Suisse 2014;10:2066-2067) sous le titre « Que nous disent les neurosciences sur les malades des jeux d’argent et de hasard ? »

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