Inde : comment peut-on accepter d’être stérilisée, à la chaîne, pour 23 euros ?

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Depuis quelques jours les médias occidentaux parlent de l’Inde. Images elliptiques et fortes émotions à la clef. Indignation généralisée.  On apprend brutalement que dans ce pays plus d’une dizaine de femmes ont, ces derniers jours trouvé la mort. Soixante sont hospitalisées, dans un état parfois grave. Toutes participaient, volontairement, à une campagne  de stérilisation.

1 400 roupies

Le Dr R.K. Gupta, le chirurgien qui a conduit les opérations a été arrêté le 12 novembre. Une enquête est en cours. L’émotion est très vive dans le dans l’Etat du Chhattisgarh  au centre de l’Inde, là où les faits se sont produits.  Les interventions sont pratiquées  à la chaîne dans le cadre d’un programme de stérilisation financé par l’Etat pour limiter la croissance démographique. Les femmes y sont indemnisées à hauteur de 1 400 roupies (environ 23 euros).

On apprend que le 8 novembre le chirurgien a pratiqué (ou « supervisé », les informations divergent) quatre-vingt trois interventions stérilisatrices en quelques heures – et ce dans une unité mobile. Les femmes concernées étaient de jeunes villageoises (la plus âgée avait 32 ans) chez lesquelles des ligatures des trompes étaient pratiquées par voie laparoscopique. Deux jours plus tard plusieurs de ces femmes étaient hospitalisées présentant des symptômes d’infection ou d’intoxication. A ce jour douze ou treize d’entre elles (les informations divergent) sont mortes.

Trente ligatures quotidiennes

Interrogé, le Dr Kupta  nie ne pas avoir respecté les règles d’hygiène et accuse les médicaments utilisés (1). Des autopsies ont été pratiquées dont les résultats ne sont pas encore connus des médias. Le Dr Kupta aurait été assisté de deux médecins. Le guide des bonnes pratiques fixe ici à trente le nombre des femmes pouvant être stérilisées quotidiennement par une équipe. Le 8 novembre il en aurait été  pratiqué, selon CNN,  quatre-vingt trois en six heures. Plusieurs médias indiquent que le personnel qui participe à ces campagnes de stérilisation reçoit des primes en fonction des chiffres.

Au-delà de l’émotion qu’elle génère cette affaire conduit à s’intéresser aux conditions dans lesquelles sont pratiquées ces interventions dans le pays. En 2012, l’ONG Human Rights Law Network (HRLN) avait révélé que dans l’Etat de  Bihar (au nord de l’Inde) des soixante femmes avaient été stérilisées dans une école sans électricité, ni eau, et à l’aide de lampes torches. Les femmes étaient ensuite laissées à même le sol. On avait découvert à cette occasion que l’une d’entre elles  était enceint – alors que chaque patiente doit, régulièrement, subir un test de grossesse avant l’intervention.

« En enquêtant dans les autres Etats, nous avons réalisé que la situation est à peu près la même partout. Les droits des femmes ne sont pas respectés, elles ne sont pas informées sur les autres méthodes de contraception et les conditions sanitaires sont déplorables » explique  HRLN.

Dix euros suffiront

« Les autorités indiennes ne manquent pas d’imagination pour attirer les femmes, rapporte Le Monde depuis New Dehli (Julien Bouissou).  Dans les régions les plus récalcitrantes, des voitures sont promises aux candidates à la stérilisation, et dans les plus pauvres, les moins alphabétisées, les primes de 10 à 20 euros suffisent. Certaines familles se voient refuser des prestations sociales si elles refusent l’opération. L’Institut international des sciences de la population, basé à Bombay, a ainsi révélé en 2012 que les jeunes couples dont l’épouse subissait une stérilisation étaient prioritaires pour recevoir certaines aides. »

La stérilisation féminine est, de loin, la méthode de contraception la plus répandue en Inde. La vasectomie ne concerne qu’une fraction très faible des hommes, pour des raisons «culturelles» expliquent les observateurs – généralement sans plus de précision. En théorie les femmes indiennes sont libres de leur choix contraceptif. En pratique la plupart n’ont pas de choix. Le ministre de la Santé, Jagat Prakash Nadda évoque quant à lui un « malentendu» quant aux objectifs chiffrés de stérilisation: « Il s’agit d’un programme de promotion [de la stérilisation] sans objectif chiffré et fondé uniquement sur la demande ».

1,4 milliard d’habitants

On estime que près de 4,6 millions de femmes ont, en Inde, été stérilisées en 2012. La plupart d’entre elles sont pauvres, illettrées et vivent dans les campagnes. Il existe ainsi bien des éléments qui peuvent, en Occident, susciter l’indignation. Il faut aussi rappeler qu’entre 2001 et 2011, la population indienne (actuellement de 1,25 milliard d’habitants) a augmenté de 17,6 %. Elle devrait dépasser la population chinoise d’ici vingt ans.

A demain

(1) Vendredi 14 novembre l’Agence France Presse indiquait que la police indienne venait d’arrêter le patron du laboratoire Mahawar Pharma et son fils, soupçonnés d’avoir détruit des preuves en lien avec la mort des femmes stérilisées. Les enquêteurs s’intéressent à la qualité des médicaments administrés.  Les deux hommes ont été arrêtés après une perquisition organisée jeudi soir par les autorités sanitaires au siège de leur société dans la capitale de l’État, Raipur.

Une perquisition a été conduite dans les locaux d’un autre fabricant pharmaceutique, Kavita Pharma, dans le district de Bilaspur. Le gouvernement du Chhattisgarh a suspendu cinq médicaments utilisés lors de ces opérations de stérilisation de masse, dont un anesthésiant et un antalgique.

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