« Travaillomanes » : le suicide sera-t-il bientôt reconnu comme une maladie professionnelle ?

Bonjour

3/12/2014. Marisol Touraine lit-elle Marianne ? Hier la ministre de la Santé rendait public le premier rapport de l’Observatoire national du suicide (document disponible ici) « Le suicide constitue un enjeu majeur de santé publique, a-t-elle rappelé. Plus de 11 000 personnes décèdent chaque année en France par suicide (le suicide est la cause d’un décès sur cinquante) et près de 200 000 personnes sont prises en charge chaque année par les urgences hospitalières après une tentative de suicide. »

« Le rapport met en évidence des inégalités sociales très marquées : les agriculteurs exploitants sont deux à trois fois plus touchés par le suicide que les cadres ; le suicide touche davantage les ouvriers que les cadres. Les personnes sans activité salariée sont les plus touchées. » Ce n’est pas tout.  Nous avons vu ce qu’il pouvait en être de la police (quarante-trois cas depuis le début de l’année).

Centrale nucléaire

Hasard ou pas l’hebdomadaire Marianne vient de publier un appel de près de deux cent cinquante médecins du travail : une lettre adressée à la ministre de la Santé et aux parlementaires pour que « l’épuisement professionnel soit reconnu au tableau des maladies professionnelles ».  On peut le dire autrement : reconnaître l’existence du « burn out » et en prévenir les dégâts dans le monde de l’entreprise. La Nouvelle République du Centre Ouest (Marion Michel) rappelle, ce matin, que ce mouvement médical inédit a pris corps en Touraine.

« L’affaire a plus de quatorze ans, rappelle le quotidien régional.  Mais le feuilleton judiciaire qui a suivi n’a pris fin qu’en 2012. Le 21 août 2004, Dominique Peutevynck, 49 ans, a mis fin à ses jours. Ce technicien de la centrale d’Avoine souffrait de dépression. En 2005, la Caisse primaire d’assurance-maladie de Tours estime que son suicide « présente un lien direct et essentiel avec l’activité de l’employé », le considérant comme un accident du travail.

Souffrance – surcharge

EDF contestait alors la reconnaissance de la dépression comme maladie professionnelle. Une décision confirmée en mars 2009, par le Tribunal des affaires de Sécurité sociale, puis en décembre 2010 par la Chambre des affaires de Sécurité sociale. Cette dernière déclarait alors : « Il ressort du certificat médical délivré par le médecin du travail, le Dr Huez, le 9 septembre 2004, que M. Peutevynck subissait des contraintes organisationnelles importantes et une surcharge de travail majeur […] »

En 1991, puis en 2004, le Dr Huez, médecin du travail, avait tiré la sonnette d’alarme auprès de la direction. Conscient du danger, il avait alerté les services, notant que douze des vingt-quatre  agents étaient « en souffrance professionnelle liée à une surcharge de travail ». Cette reconnaissance comme maladie professionnelle était une première. Dans la deuxième partie du dossier, la justice avait rejeté la faute inexcusable de l’employeur, en décembre 2011. »

Nous avions rapporté en janvier dernier le dernier développement de cette affaire : la condamnation du Dr Huez par l’Ordre des médecins pour avoir « trahi la confidentialité d’un dossier médical » en « parlant à la presse »). Le relais a été pris par d’autres médias et l’affaire devint progressivement celle de l’épuisement professionnel en général.  « Nous assistons à une montée en puissance du burn-out, en nombre et en gravité », estime  le Dr Bernard Morat, médecin du travail en Indre-et-Loire, à l’origine de l’appel. Surinvestis dans leur travail, certains salariés épuisés n’y arrivent plus. « Des travaillomanes » qui oublient leurs propres besoins.

Marx ou Freud ?

« Les gens s’effondrent soudainement. Ils ne sont plus capables de travailler, d’avoir une vie sociale. Certains ne peuvent même plus passer dans la rue de leur entreprise », expliquent le Dr Gilles Levery. Les professionnels les comparent à une bougie entièrement consumée qui s’éteint. Bernard Morat cite l’exemple d’une patiente de 37 ans. « Un matin, elle partait au travail ; quand elle a voulu ouvrir sa voiture, son bras est tombé. Elle ne pouvait plus. Elle est rentrée chez elle, et elle a dormi. Pour elle, son engagement au travail n’avait plus de sens. »

Grille  marxiste ou grille analytique ? On attend l’enquête du Monde Diplomatique. Médecin du travail ou spécialiste de l’addiction ? La dimension politique est un peu plus compliquée que jadis. La gauche au pouvoir fera-t-elle son autocritique ? Quelques lignes de La Nouvelle République l’y incitent. « Avec les 35 heures, on a augmenté la productivité des gens, au lieu d’embaucher », estime Bernard Morat. Une intensification du travail doublée d’une perte d’autonomie. E-mail, ordinateur portable ou smartphone créent une liaison permanente avec l’entreprise.

« Déclarez-moi inapte ! »

La crise économique et la peur du chômage sont aussi passées par là. « Avant, face à une situation tendue, les gens changeaient de travail. Maintenant, ils ont l’impression de ne plus pouvoir, estime le Dr Gilles Levery. Alors, ils nous disent :  » Libérez-moi, déclarez-moi inapte « . » Après un « burn-out », 60 à 70 % des personnes quittent leur entreprise ou changent de poste.

Que faire ? Les médecins du travail qui ont signé l’appel à Marisol Touraine estiment que la reconnaissance comme maladie professionnelle permettrait une meilleure prise en charge. Une sanction financière serait alors appliquée aux entreprises où l’on recense le plus de cas. Le patronat (et les directeurs des ressources humaines) diront que cela ne fera qu’augmenter les dégâts.

Sans parler des épuisé(e)s qui n’ont pas la chance d’être des salariés.

A demain

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