Ebola : pourquoi ce secret concernant l’essai franco-japonais mené en Guinée ?

Bonjour

A priori tout était connu. Ces dernières semaines il s’agissait de l’un des éléments de langage des responsables (politiques et médicaux) français interrogés sur l’action de la France contre l’épidémie d’Ebola : l’essai médicamenteux mené par l’Inserm en Guinée forestière. Pour résumer : voir si l’antiviral favipiravir (ou « T-705 ») peut avoir une efficacité thérapeutique contre le virus Ebola.

Longtemps plusieurs points restèrent dans l’ombre.  A commencer par celui, éthique autant que méthodologique, du choix effectué de ne pas travailler contre placebo. Un point essentiel quand on se souvient de la somme des arguments développés ces dernières décennies pour expliquer aux naïfs que dans le désert thérapeutique seuls les essais contre placebo étaient scientifiquement et éthiquement justifiés.

Discussions serrées

Fin septembre  le Pr Jean François Delfraissy s’en était expliqué dans un entretien accordé au Quotidien du Médecin , (Damien Coulomb). Le Pr Delfraissy était alors directeur de l’Institut thématique multi-organisme (ITMO) Microbiologie et maladies infectieuses, par ailleurs directeur de l’ANRS (France Recherche Nord et Sud Sida-HIV Hépatites). Il a depuis été nommé  « coordinateur auprès du Premier ministre des actions de la France contre l’épidémie de fièvre Ebola ».

En septembre Le Quotidien du Médecin  rapportait que les discussions « avaient été serrées autour du caractère non randomisé de l’essai ». « Les investigateurs ne compareront finalement pas le favipiravir à un placebo, car cette solution est ‘très mal acceptée par les populations locales’’, selon Jean François Delfraissy » ajoutait-il. C’est là un sujet qui mériterait d’être développé.

Essai phase II b

Près de trois mois plus tard on en sait beaucoup plus sur cet essai. Il démarrera précisément le 15 décembre dans les centres de traitement de Guékédou (MSF), de Macenta (Croix Rouge) et de Nzéréckoré (Alima), tous situés en Guinée forestière, le long de la frontière du Libéria. Les premiers volontaires guinéens recevront leurs premiers comprimés de l’antiviral favipiravir dans le cadre d’un essai de phase II b. Les adultes recevront 2 400 mg lors de leur arrivée au centre. Huit heures plus tard, une nouvelle dose de 2 400 mg leur sera administrée, puis 1 200 mg à la 16e heure. Par la suite ils recevront 1 200 mg deux fois par jour pendant 9 jours. Les enfants volontaires recevront quant à eux de doses adaptées à leurs poids.

De nombreux éléments méthodologiques sont disponibles sur le site de l’Inserm. D’autre part tous les détails quant aux calculs des posologies ont été récemment publiés dans The Lancet Infectious Diseases  par une équipe coordonnée par Xavier de Lamballerie et Denis Malvy.

Tous les patients entrant dans ces différents centres au moment de l’essai pourront (s’ils le souhaitent) prendre du favipiravir. Mais l’analyse principale de l’essai ne portera que sur ceux qui prendront le traitement en début de maladie (moins de 48h depuis le début des symptômes). L’hypothèse est ici que la molécule est d’autant plus active qu’elle sera administrée précocement.

Compensation volontaire

« Avant leur inclusion dans l’essai, chacun des participants donnera son consentement, précise l’Inserm. Ce consentement  traduira le fait qu’ils ont bien compris cette démarche clinique. L’explication préalable à ce consentement sera délivrée dans la langue appropriée, par des professionnels du conseil psycho-social. » Rien n’est dit quant à une compensation financière (rémunération, rétribution, défraiement etc.) des volontaires.

L’équipe menant l’essai clinique sera basée à Guekedou au sein du centre de soin Ebola mis en place par Médecins Sans Frontières (MSF). Elle devrait comprendre une trentaine  de personnes au total :  chercheurs, personnels soignants, anthropologues etc.  La coordination sera assurée par des chercheurs français de l’Inserm, et des chercheurs guinéens du Centre de Formation et de Recherche en Santé Rurale, sous l’autorité de la Coordination Nationale de riposte à Ebola en Guinée. Les investigateurs coordonnateurs sont le Pr Denis Malvy et le Dr Sakoba Keita.  Les responsables scientifiques sont le Dr Xavier Anglaret et Pr France Mentré

Résultats en mars

Période d’inclusion prévue du 15 décembre 2014 au 15 mars 2015. Durée de la participation de chaque participant : 30 jours Durée totale prévue du protocole : 4 mois Durée totale de la recherche : 8 mois

L’Inserm précise encore que les premiers  résultats seront communiqués au mieux en mars 2015 et que la commission européenne finance cet essai à hauteur de 700 k€ d’euros. Il va plus loin en expliquant les raisons qui ont conduit les chercheurs ont choisi de ne pas avoir recours au placebo :

« Pour une maladie à très fort risque de mortalité, le signal qu’un traitement est efficace peut être jugé convainquant sur la constatation d’une mortalité plus faible qu’attendue, sans avoir besoin de recourir à un essai comparatif contre placebo. »

Questions financières

Toute cette transparence tranche avec le silence qui entoure les questions financières. Le favipiravir n’est pas une molécule naïve élaborée par des chercheurs de l’Inserm. Il s’agit d’une molécule appartenant à la firme japonaise Toyoma Chemical, filiale de FujiFilm. Elle a   été homologuée en mars dernier (contre la grippe saisonnière) sous le nom d’Avigan ®  (voir ici la présentation de Toyama Chemical).

Concernant Ebola le groupe japonais (soutenu par le gouvernement de son pays) a d’ores et déjà indiqué avoir reçu des demandes de l’étranger, sans préciser ni combien, ni de quels pays. Il assure avoir des réserves suffisantes « pour plus de 20 000 personnes ».

Enquêter

Il y a plus d’un mois nous avons demandé à l’Inserm (service de presse) quels étaient les termes du contrat passé entre cet Institut public et la société privée japonaise. Après plusieurs relances on nous a fait savoir (via le service de presse) que les termes de ce contrat étaient « confidentiels ». La question n’a rien d’anecdotique, notamment si, comme on peut l’espérer, le favipiravir démontre une efficacité préventive. Cet antiviral constituerait alors une arme considérable pour lutter contre l’épidémie présente – et les suivantes. Avec toutes les conséquences médicales et économiques que l’on peut imaginer

Gratuité

Nous avons poursuivi notre enquête et avons appris, de bonne source, que Toyoma Chemical s’était engagé, en cas de démonstration de l’efficacité de sa spécialité, de l’offrir gracieusement dès lors qu’il s’agirait de lutter contre Ebola. Si cette information est vraie, pourquoi ne pas la rendre publique ? Si elle ne l’est pas, pourquoi le taire ?

Nous disposons aujourd’hui d’une nouvelle réponse officielle de l’Inserm :

« Quels sont les termes du contrat avec la firme japonaise qui commercialise le favipiravir ?- Les termes de ce contrat sont confidentiels, mais la filiale privée de l’Inserm Inserm-transfert est garante des intérêts de l’Inserm et des populations.

« Populations » ? Cela mérite encore quelques sérieuses explications.  Qui les donnera ? Et quand ?

A demain

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