Ebola et enterrement : mode d’emploi (œcuménique) pour ne pas contaminer son prochain

Bonjour

Ebola – bientôt un an, déjà. Noël 2014 partout sur la Terre – sauf en Sierra Leone. Et en  Guinée, comme un parfum de tranchées. Le directeur général de l’Etablissement français de préparation et de réponse aux urgences sanitaires (Eprus) devait passer la soirée du 24 décembre avec les réservistes sanitaires du centre de traitement de Macenta. Au programme : rencontres avec les réservistes sanitaires mobilisés pour des missions de soutien à l’aéroport de Conakry et les représentants des autorités françaises et locales : l’équipe Ebola placée auprès de l’ambassadeur de France en Guinée, le coordonnateur national Ebola du gouvernement guinéen, le délégué de la Croix-Rouge pour la Guinée, les autorités locales sur Macenta et les représentants de l’OMS et de MSF.

Mission cruciale

A l’occasion de ce déplacement, le directeur général de l’Eprus « réaffirmera aux réservistes sanitaires le soutien du ministère de la Santé dans cette mission cruciale qu’est la lutte contre Ebola ». Rappel aux médias : « L’Eprus envoie tous les mois douze professionnels de santé au sein du Centre de traitement Ebola de Macenta, installé à la demande du Président de la République et piloté par la Croix rouge française. D’autres missions confiées à l’Eprus, aux aéroports de Bamako et Conakry notamment, participent à l’action de la France en Guinée, pour lutter contre Ebola. »

En temps de guerre les prêtres ne sont jamais très loin des militaires. Comment inhumer religieusement sans infecter son prochain ? C’est une question assez peu fréquemment formulée en ces termes – une question qui émerge aujourd’hui avec l’épidémie ouest-africaine d’Ebola. Une mémoire récente garde le souvenir du mystérieux «kuru», une maladie d’un archipel des antipodes. Une maladie à prions, une encéphalopathie spongiforme, transmissible et à très longue incubation, une maladie de l’anthropophagie[1] – la «vache folle» avant l’heure.

Nouvelle-Guinée

Kuru ? Les ouvrages spécialisés rapportent que le premier cas semble avoir été décrit dans les années 1920 mais que la médecine ne s’y intéresse réellement qu’à partir des années 1950. Cette entité trop méconnue a concerné une population aborigène de tribus Foré de la Nouvelle-Guinée qui consommait le corps des défunts lors de rites anthropophagiques mortuaires. Il s’agissait, pour les participants du clan, de consommer des parents décédés afin de s’imprégner de leur force physique et spirituelle.

Nobel 1976

Ce rituel touchait surtout les femmes et les enfants qui consommaient le système nerveux central du défunt. Les hommes consommaient quant à eux les muscles, et ils étaient de ce fait épargnés. Il semble aussi exister une susceptibilité génétique expliquant également l’atteinte spécifique de cette population. Le kuru a culminé dans les années 1950, le dernier cas connu datant de 2003, soit un demi-siècle après la contamination. La maladie a disparu du fait de l’arrêt des pratiques d’anthropophagie (au milieu des années 1950 sous la pression de l’administration australienne) – arrêt obtenu dans des conditions qui demeurent mal connues. C’est la découverte de tout cela qui valut à Carleton Gajdusek (1923-2008) son Nobel de médecine 1976.

 2014

Voici qu’après la variante de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, un mal vient de nouveau nous faire songer au kuru. Il s’agit certes d’un virus et non d’un «agent transmissible non conventionnel» – et le cannibalisme familial des antipodes n’a rien à voir. Il s’agit cette fois d’un virus africain et tout va beaucoup plus vite. Surgit avec lui une question pratique de santé publique : comment faire comprendre,à l’occidentale, que cette maladie épidémique réclame d’éloigner les vivants de leurs défunts au moment, précisément, où les premiers ont le plus besoin des seconds (voire inversement).

Mains nues

Les Occidentaux ont vite compris ici que la raison et la pédagogie ne suffiraient pas. La crémation (ou l’inhumation) sous la contrainte et sans jamais toucher, mains nues, le corps nu de ce proche en partance ? C’est ne rien vouloir comprendre à l’éternité. C’est, surtout, faire fi de la religion. Des religions plus précisément. On ne pouvait en rester là. D’où l’élaboration d’un document sans précédent : le protocole OMS des recommandations sanitaires scientifiques tenant compte de différentes dimensions religieuses. Le document complet (17 pages) de l’OMS porte « sur les inhumations sans risque et dans la dignité pour les personnes décédées de la maladie à virus Ebola».[2]

Creuser la tombe

«Au moins 20% des nouvelles infections par le virus Ebola sont contractées lors de l’inhumation des personnes qui en sont mortes. En instaurant la confiance et le respect entre les équipes d’inhumation, les familles concernées et les groupes religieux, nous établissons la confiance et la sécurité vis-à-vis de l’intervention elle-même, explique le Dr Pierre Formenty, l’un des principaux experts, à l’OMS, du virus Ebola. En introduisant certains éléments comme inviter les familles à participer pour creuser la tombe et en proposant des options pour les ablutions sèches et l’enveloppement dans un linceul, on apportera un changement significatif pour juguler la transmission du virus.»

Laver le corps

Pourquoi les inhumations sont-elles un moment à haut risque de contaminations des membres des familles ou de la communauté ? Ces contaminations surviennent lors de l’accomplissement des rites religieux impliquant de toucher directement ou de laver le corps du défunt. Or, à cet instant, ce corps comporte encore une forte charge virale. Une autre source de contamination réside dans le partage par les membres de la famille des objets personnels du défunt qui peuvent également être fortement contaminés et qu’il faudrait détruire par le feu.

Conseil œcuménique 

Le nouveau protocole «actualisé» de l’OMS pour les «obsèques-Ebola»[2] a été élaboré par une équipe interdisciplinaire travaillant en partenariat avec la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR) et des organisations confessionnelles, parmi lesquelles le Conseil œcuménique des églises, Islamic Relief, Caritas Internationalis et World Vision.

Frères humains

Ce protocole actualisé décrit, étape par étape, le processus pour des inhumations sans risque ainsi que dans la dignité. Il encourage vivement la participation de la famille et du clergé local pour planifier et préparer l’enterrement ainsi que pour l’inhumation elle-même. Il donne des instructions spécifiques pour les rites musulmans et chrétiens. «On parle à propos de notre travail de prise en charge des corps, mais nous ne prenons pas en charge les corps à proprement parler. Nous accompagnons sans prendre de risques, avec respect et dans la dignité, nos frères humains décédés et nous aidons à les préparer selon leur culture pour les conduire à leur dernière demeure. C’est dans cet esprit que nos bénévoles accomplissent leur difficile travail», explique Elhadj As Sy, secrétaire général de la FICR.

Rituel dépassé

«Il est clair que, du point de vue juridique de l’islam, la nécessité du rituel religieux de laver le corps avant l’inhumation des patients décédés d’Ebola ne tient plus, déclare Rehanah Sadiq, aumônier musulman (University Hospitals Birmingham, NHS Foundation Trust), consultant de l’OMS. En revanche, il est essentiel d’aider les familles à faire le deuil et à trouver la paix en veillant à ce que les rites sacrés, comme des ablutions sèches, l’enveloppement du corps dans un linceul et la prière pour le défunt, soient intégrés dans les funérailles musulmanes. En donnant aux familles d’autres possibilités pour maintenir, sans prendre de risque, les pratiques qui leur tiennent à cœur, on les aide à participer au processus de décision, ce qui est crucial, en particulier à un moment où elles peuvent se sentir impuissantes.»

Poignée de terre

Pour Mgr Robert J. Vitillo (Caritas Internationalis), «donner à la famille la possibilité de voir le corps du défunt, veiller à ce qu’il y ait sur la tombe les inscriptions nécessaires et permettre aux responsables religieux de faire des prières et aux familles de jeter la première poignée de terre sont autant de gestes importants incitant les proches à continuer à trouver du réconfort dans leur foi et à protéger les survivants de l’infection».

Inhumer dans la dignité

Une équipe de spécialistes d’anthropologie médicale a également contribué à trouver des solutions constructives et sûres pour éviter de toucher et de baigner les corps des défunts. Ces solutions ont été élaborées à partir de travaux sur la signification et la valeur culturelles des rites funéraires dans les pays affectés. Des consultations y ont été organisées avec les autorités religieuses pour définir ce que l’on veut dire par «inhumation dans la dignité» dans les contextes musulman et chrétien.

Dernières requêtes

Le protocole indique aussi des moyens pour les équipes d’inhumation d’accomplir sans risque leur travail tout en respectant les sensibilités des familles. Exemple parlant : s’abstenir de porter un équipement de protection individuelle au moment de rencontrer la famille pour la première fois et de lui demander si elle a des requêtes spécifiques concernant l’inhumation et les effets personnels du défunt. Les observations et les commentaires des responsables religieux, des communautés et des personnes chargées des inhumations seront recueillis et utilisés pour actualiser et améliorer ces prises en charge mortuaires d’un genre nouveau.

Où l’on voit, au final,  que la science virologique et la santé publique ne sont incompatibles avec (ce qui peut être perçu comme de) l’irrationnel. Et que de l’urgence peut naître, aussi, un œcuménisme dont on aimerait qu’il ne soit pas de circonstance.

A demain

[1] Plus généralement, sur ce thème, on peut se reporter à l’ouvrage : Guille-Escuret G. Les mangeurs d’autres. Civilisation et cannibalisme. Paris : Editions de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, 2012.

[2] Le document complet (en anglais) de l’OMS «portant sur les inhumations sans risque et dans la dignité pour les personnes décédées de la maladie à virus Ebola» est disponible à l’adresse suivante : http://apps.who.int/iris/bitstream/10665/137379/1/WHO_EVD_GUIDANCE_Burials_14.2_eng.pdf?ua=1.

Une version de ce texte a déjà été publiée par la Revue Médicale Suisse 2014;10:2228-2229

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