« Soumission », le nouveau Houellebecq, bientôt en librairie : prenez toutes vos précautions …

Bonjour

Y a-t-il des gouttes de Céline dans l’encre de Houellebecq ? Ce Céline dont Philippe Lançon nous parlait il y a quelques jours (dans Libération) pour nous conseiller de ne pas aller l’entendre rue de Clichy (1) :

Faire peuple

« Céline  fait peuple, mais c’est une illusion. N’importe lequel des entretiens télé qu’il a donné avant sa mort, en 1961, faisait sentir ce qu’il y avait en lui d’aristochat, mi-manipulateur mi-cabotin : c’est le teigneux Mozart-sur-Seine, très chic en ses haillons. Comment faire entendre son éclatante et coupante petite dentelle ? Faut-il le sous-jouer, le surjouer ? En faire un prince ou un bouffon ? Saint-Simon des Gonesses ou gnome en last exit des enfers ? Ou les deux ? (…)

Céline est un épistolier incontinent. Il a sans doute écrit plus de 10 000 lettres, on en découvre toujours d’inédites. Ce sont les documents d’une vie, un numéro d’artiste, une arme tactique d’écrivain, les jets de merde d’un sale type et, dans l’après-guerre, tandis que l’ancien collabo antisémite lutte au Danemark pour ne pas être extradé puis pour revenir en grâce prophétique dans les lettres françaises, d’excellents outils de survie et de reconquête. Le miracle musical est que, des années 30 à la fin, le ton tient tout, à tous moments, sans couac ni baisse de tension. La petite musique de nuit coule à jet continu. (…) dans ses lettres, Céline ne cesse de rabâcher ses idées, en particulier sur son style, «transposition» écrite, à l’oreille et au trébuchet, toujours subtilement décalée du langage parlé qu’elle métamorphose et théâtralise. »

Chic en haillons

2014 : Le Dr Destouches, dit Céline, continue à faire parler de lui. Comme il y a quelques jours lorsque l’on découvrit (à Genève et avec quatre-vingt dix ans de retard) qu’il avait été censuré par La Presse Médicale

2015 : Michel Thomas, dit Houellebecq  fait  hagard, perdu, déboussolé et comme alcoolisé, mais c’est une illusion. N’importe lequel des entretiens télé qu’il donne avant sa mort fait sentir ce qu’il y a en lui d’aristochat, mi-manipulateur mi-cabotin  Moins Mozart-sur-Seine, certes, que le Céline de Lançon ; mais néanmoins très chic en ses haillons.

Petite musique…

Son prochain exploit est attendu pour le 7 janvier en librairie, chez Flammarion. Et bien évidemment le secret n’a pas été gardé (2). On attend sa petite musique…

« Soumission ». Ainsi donc nous sommes en France – et dans la France de 2022. A l’issue du second mandat présidentiel de François Hollande, ce pays est au bord de la guerre civile. Mohammed Ben Abbès, président de la Fraternité musulmane, est élu président au second tour face à Marine Le Pen, grâce au ralliement de l’UMP et du PS. Dans la foulée, François Bayrou est nommé premier ministre. L’université où travaille le narrateur est rebaptisée « Université islamique de Paris-Sorbonne ». Les deux forces politiques jadis majoritaires ont négocié un accord de gouvernement avec la Fraternité musulmane. Au prix de deux mesures phares : l’islamisation de l’éducation nationale et l’autorisation de la polygamie.

Ombre portée

« Soumission ». Avec, comme toujours, l’ombre portée de Houellebecq, soit François (un professeur d’université dépressif).

« Il ne faut pas lire Houellebecq au premier degré, rappelle l’universitaire Bruno Viard dans un entretien qu’il a accordé à l’AFP (Myriam Chaplain Riou). C’est un auteur très habile et malicieux qui nous envoie tout le temps des balles liftées. » Bruno Viard est professeur de littérature à l’Université de Provence. Il estime d’une manière générale que nous ne savons pas lire Houellebecq. Céline n’est pas très loin.

Voici cet entretien :

« Houellebecq est-il seulement un provocateur, n’est-ce pas réducteur ?

Il est certain qu’il existe un côté provocateur et cynique chez Michel Houellebecq. Mais il ne faut pas le lire au premier degré. On aurait tort de s’en tenir à cela. Il s’intéresse en réalité à l’ensemble des problèmes de ce qu’on peut appeler la post-modernité. Il n’avait guère abordé le thème politique jusqu’à présent, mais chez lui, tout se tient. C’est peut-être parce que la politique n’a plus rien à nous dire et que l’école et l’université ont renoncé à éduquer que les partis extrêmes l’emportent. L’oeuvre de Houellebecq est hantée par l’idée de décomposition. Il semble qu’il nous en offre ici une nouvelle version.

Il pratique beaucoup l’ironie: ce qu’il décrit et fait dire à ses personnages, c’est souvent, mais pas toujours, ce qu’il déteste le plus. Ainsi, le libéralisme sexuel (au centre de Plateforme ), il déteste, il est très attaché à l’amour romantique. C’est un conservateur dans le domaine des mœurs. Chaque mot doit bien être interprété selon son contexte.

Qu’est-ce que le thème de « Soumission » peut révéler des idées politiques de Houellebecq ?

La première chose qui me frappe dans la présentation de son nouveau roman, c’est le choix qui est laissé aux électeurs entre le FN et l’Islam. Ce qui importe, ce n’est pas seulement ce qu’on voit, c’est aussi ce qu’on ne voit pas… Où sont donc passés les partis politiques traditionnels ? Leur décadence serait-elle si importante qu’ils ont été éliminés au premier tour ? Houellebecq avait déjà décrit la décadence de la famille au profit d’un libéralisme sexuel effréné et la décadence de l’industrie française au profit d’un tourisme stéréotypé. Voici qu’il semble s’attaquer à la décadence politique. Je rappelle que Houellebecq est un antilibéral en économie comme en morale: il penche donc vers un socialisme à la française, c’est-à-dire non-marxiste.

Quelle est la place de la religion dans son œuvre ?

En réalité, la question religieuse est présente depuis le début dans l’œuvre  de Houellebecq. Il est hanté par le spectre de la disparition de la religion. Houellebecq ne croit pas en Dieu. Mais il affirme qu’aucune société ne peut survivre sans religion sous peine de suicide car, avec la famille, la religion répond à une nécessité sociologique essentielle qui est de relier les hommes et de donner un sens à leur existence. D’où son désespoir: l’idée d’un grand vide…

C’est la raison pour laquelle il s’est tellement intéressé aux religions sans Dieu transcendant que Pierre Leroux ou Auguste Comte avaient espérées au XIXe siècle. Il faut relire  Les Particules élémentaires  pour voir cela et certaines parties de La Carte et le Territoire. J’ignore les raisons de l’hostilité à l’Islam qui semblent lui être personnelles, mais il a plusieurs fois affirmé son hostilité à tout monothéisme. Dans cette perspective, l’Islam est la religion la plus transcendante. Plus les hommes imagineront un Dieu qui est absolu, plus tyrannique sera sa loi. D’où sans doute le titre,  Soumission. »

Des balles liftées, Houllebecq ? Des balles à blanc ?

A demain

(1) « Faire danser les alligators sur la flûte de Pan » d’après Céline. Théâtre de l’ Œuvre,  55, rue de Clichy, 75 009 Paris

(2 ) Télérama : « L’intrigue se focalise sur la vie et les pensées de François, le narrateur du roman, un universitaire spécialiste de Huysmans et des écrivains décadents de la fin du XIXe siècle, personnage houellebecquien en diable, à l’existence sans but, dépressif, désenchanté, nihiliste (…) Toujours le regard de Michel Houellebecq est féroce, implacable, éventuellement outré, voire provocant. Mais lui en faire le reproche, c’est un peu se conduire comme l’idiot qui, lorsqu’on lui désigne la lune, se contente de regarder le doigt… (…) Michel Houellebecq est, sans doute, notre « contemporain capital » : c’est un autre contemporain essentiel, Emmanuel Carrère, qui nous le disait il y a quatre ans, alors que La Carte et le Territoire (2010) s’apprêtait à recevoir le prix Goncourt : « Honnêtement, nous qui en France écrivons des livres, nous étions plus tranquilles avant que Houellebecq n’arrive. Le rôle de « contemporain capital » était vacant depuis Sartre (…) : il l’occupe, il prend beaucoup, de place, mais je trouve pour ma part cette place méritée »expliquait alors Emmanuel Carrère.

La critique de Soumission paraîtra dans Télérama le 7 janvier 2015.

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