Michel Houellebecq ou la mise en abyme de la profession journalistique

Bonjour

On célébrait hier, 6 janvier, les obsèques de Jacques Chancel en l’église de Saint-Germain-des-Prés. Devant Le Flore de vieilles célébrités évoquaient ce que fut ce journaliste. Sur le pavé un brin de nostalgie : on entendait encore ce que fut l’âge d’or du journalisme et du spectacle journalistique.

Jacques Chancel (1928-2014) aurait-il invité Michel Houellebecq à Radioscopie  (France Inter ; 1968-1982) ? L’aurait-il convié au Grand Echiquier  (ORTF-Antenne 2 ; 1972-1989) ? La question se serait-elle-même posée ? Michel Houellebecq est né en 1956 et son premier roman (pour l’heure, le meilleur) date de 1994 : « Extension du domaine de la lutte » (Editions Maurice Nadeau). Ecrivain-culte depuis vingt ans déjà. Goncourt il y quatre ans.

François Hollande

Michel Houellebecq aura 59 ans le 26 février prochain (1). Depuis peu Houellebecq est partout. Sur toutes les estrades et au plus haut  niveau. Des roulements de tambour depuis plusieurs semaines, quelques mises en garde, des célébrations anticipées. Saint-Germain-des-Prés se déchirait. Libération célébrait avec quelques pincettes. Le Journal du Dimanche invitait Alain Finkielkraut qui en disait plus que du bien. Flammarion gérait. Jusqu’à un piratage pleinement orchestré.

Invité le 5 janvier sur France Inter François Hollande, président de la République annonça qu’il ne l’avait pas lu mais qu’il le lirait. Le lendemain 6 janvier Michel Houellebecq était l’invité exceptionnel du 20 heures de France 2. A l’aube du mercredi 7 janvier il était l’invité exceptionnel de la Matinale de France Inter. On en oublie peut-être et il y en aura d’autres. Pour sa part il s’était contenté, en amont, d’un premier entretien avec le journaliste Sylvain Bourneau pour The Paris Review. Entretien que l’on peut lire sur le blog de Sylvain Bourneau, hébergé par Mediapart.

Pierre Assouline

Ce  phénomène anticipant la sortie de l’objet faisant polémique a par ailleurs été longuement analysé par Pierre Assouline – sur son blog La République (des  livres) : « Michel Houellebecq, subversif et irresponsable comme jamais ». Extrait :

« Il y en aura pour s’interroger sur sa sincérité [celle de Houellebecq], d’autres pour dénoncer son esprit calculateur et opportuniste. Quant à son désespoir, accentué par une vraie mélancolie et une physique de plus en plus délabré (quand on pense qu’il est né en 1958…), on ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. A croire qu’il cultive une certaine ressemblance avec Antonin Artaud qui, lui, avait l’excuse des électrochocs. Michel Houellebecq se fiche pas mal du style. Traiterait-on le sien de relâché, de familier, ou de digne du cardinal de Retz que cela lui serait équilatéral. On peut compter sur les houellebecquiens canal historique qui ne manquent pas dans les médias, ceux-là même dont l’auteur moque la cécité idéologique, pour trouver du génie à ce qui serait impardonnable sous toute autre plume : « un regard brutalement inquisiteur » etc. A ses yeux, un écrivain n’a qu’un devoir : être présent dans ses livres. Lui l’est bien, et à toutes les pages. Et qu’on ne lui parle pas de sa responsabilité, la sienne propre comme celle de tout écrivain, il revendiquera aussitôt l’irresponsabilité de tout artiste. Qu’y a-t-il de plus irresponsable que de jouer avec le feu sur le fantasme de la guerre civile dans la France d’aujourd’hui ? »

Edwy Plenel

Le traitement médiatique de la sortie de l’ouvrage de Michel Houellebecq a aussi été l’objet d’une petite joute (un clash) sur le plateau de France 5 entre Edwy Plenel fondateur-directeur du site Mediapart et Patrick Cohen, ancien de France Info, RTL et Europe 1 aujourd’hui sur France Inter. Nous étions à la veille de la réception par Patrick Cohen de l’écrivain qui, souvenons-nous,  était, la veille, l’invité de David Pujadas  Cet ancien de TF1 aujourd’hui présentateur du 20 heures de France 2 avait lui-même annoncé que Houellebecq serait le lendemain sur France Inter. Tout ceci avait suscité l’ire récurrente de l’ancien directeur de la rédaction du Monde auteur de « Pour les musulmans » (Editions La Découverte). On peut voir ici cet « échange musclé » (sans muscles) sur le site des Inrocks.

C’est là un document qui, sans doute, figurera dans les futurs MOOC pour étudiants en journalisme. Il y est notamment question du mélange des genres journalistique (un critique littéraire est-il un journaliste ?) et de la différence entre les journalistes qui ont l’honneur de travailler pour le service public et ceux qui travaillent ailleurs. Il y est question plus généralement de l’éthique journalistique – et donc de ce qui est contraire à cette éthique.

David Pujadas

Haute en couleur cette petite joute avait aussi, déjà, quelque chose de terriblement daté. C’est que Houellebecq, mi-chat, mi-loutre, vrai petit démon, grand cabot et maître du jeu a déplacé le centre des débats. Il a inclus, nommément, les journalistes-vedettes dans sa société décadente du spectacle. Puis il consent, au compte-gouttes que ses objets littéraires l’interrogent devant ses acheteurs. C’est, au choix, une revanche ou une mise en abyme collective suicidaire. Et  c’est très précisément ce qu’observe, sur Slate.fr, Jean-Marie Pottier, rédacteur en chef, ancien de Challenges, SoFoot, Télérama et Ouest-France.

« Cher David Pujadas, voici la première question que nous voudrions vous voir poser à Michel Houellebecq » écrivait-il quelques heures avant l’entrée de l’écrivain sous les sunlights de la chaîne publique. Extrait :

« Page 52 de Soumission, on peut en effet lire, dans le même style faussement lyrique avec lequel Houellebecq écrivait dans son précédent roman que «Jean-Pierre Pernaut accomplissait chaque jour cette tâche messianique consistant à guider le téléspectateur[…] vers les régions idylliques d’une campagne préservée»:

«David Pujadas depuis quelques années était devenu une icône, il n’était pas seulement rentré dans le « club très fermé » des journalistes politiques (Cotta, Elkabbach, Duhamel et quelques autres) ayant dans l’histoire des médias été considérés comme d’un niveau suffisant pour arbitrer un débat présidentiel d’entre deux tours, il avait surclassé tous ses prédécesseurs par sa fermeté courtoise, son calme, son aptitude surtout à ignorer les insultes, à recentrer les affrontements qui partaient en vrille, à leur redonner l’apparence d’une confrontation digne et démocratique.»

Manuel Valls

Deuxième question: «D’où tenez-vous que je sois proche de Manuel Valls?»

Se reporter alors à la page 76, sur un plateau de soirée électorale: «L’hypothèse était tellement renversante qu’on sentait que les commentateurs qui se succédaient à toute allure sur le plateau –et jusqu’à David Pujadas, pourtant peu suspect de complaisance envers l’islam, et réputé proche de Manuel Valls– en avaient secrètement envie.»

On ajoutera que dans la matinée « spécial Houllebecq » du 7 janvier, sur France Inter, Houellebecq souligna que rien ne pouvait durer dans un pays où les journalistes sont méprisés. Patrick Cohen ne releva pas.

Louis Pauwels

Dans sa diatribe éthique Edwy Plenel pose (rapidement) la question de savoir s’il aurait fallu ou non inviter Louis-Ferdinand Céline, l’antisémite,  à la télévision. C’est une question intéressante puisqu’il existe (à l’exception notable du Goncourt) quelques parallèles entre Houellebecq et l’enfant du passage Choiseul. Mais c’est aussi une question qui connaît  sa réponse. On la trouve, pour un prix assez modique, dans « Céline vivant » aux Editions Montparnasse. « Les grands entretiens de Louis-Ferdinand Céline » :

« Lectures pour tous » : entretien audiovisuel avec Pierre Dumayet (1957 -19 min). « Voyons un peu : Céline » : entretien audiovisuel avec Alexandre Tarta (1958 – 18 min). « En français dans le texte » : entretien audiovisuel avec Louis Pauwels (1961 – 19 min).

S’il n’était pas mort en juillet 1961, à Meudon, Jacques Chancel  aurait-il invité Céline à Radioscopie ? Et si oui, Céline aurait-il accepté ?

A demain

3 réflexions sur “Michel Houellebecq ou la mise en abyme de la profession journalistique

  1. Ce qui est navrant et qui contribue à mépriser les journaleux de tv et radios qui vivent résolument dans un monde différent de la majorité Ecrasante des français. , est que la plupart des gens ignorent ce qu’a écrit ce gars et en plus n’en ont rien à foutre.
    Ces pseudo-journalisme pratiquent en groupe un onanisme médiatique !
    NB :j’ai découvert Houellebecq en , ce qui me fascine chez lui c’est son ambiguïté , une chose indéfinissable dont j’aurais peut être la révélation dans quelques années ou jamais.Je trouve ridicule de plus prêter une idéologie particulière , c’est plus des questions qu’il posent .

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