Charlie Hebdo et Libé: un papier de dentelle ensanglantée

Bonjour

14 janvier 2015. Pour un peu, on en viendrait à plaindre celles et ceux qui ne sont pas encore journalistes.  On se demande surtout ce qu’ils pensent de cette mise en abyme « H 24 » de cet étrange métier, de sa fonction, de ses missions.  Tout cela depuis la tuerie. Sept jours déjà.

Et déjà quatre jours que les médias mettent en scène, sous toutes les coutures, le « prochain numéro de Charlie ». Sa fabrication, son bouclage, son tirage, sa Une. Et puis, ce matin, sa  pénurie dans les kiosques encore en vie dans la capitale, les commandes massives passées ça et là en France et dans le monde. . Les journaux qui, dans le monde, reprennent ou pas la Une de Charlie. Demain les premiers chiffres de vente. C’est là une forme assez étonnante de communion de papier. Une fièvre œcuménique, acheteuse et médiatique.

Fond vert

C’est aussi une mise en scène contagieuse qui renvoie à des mises en abyme. La Une de Libération faite d’une infinie duplication de la Une de Charlie. Une gentiment blasphématoire de Charlie qui se joue de la caricature du Prophète faisant sien le slogan impie sous le label chrétien du pardon. Sur fond vert. Dans Libération décryptage par l’auteur des circonstances de sa création. Photographie des journalistes participant à la conférence de presse donnée par des journalistes. Le Canard Enchaîné  qui ose: « Le message de Cabu: « Allez les gars, ne vous laissez pas abattre ! » »

Soirée enjouée, très parisienne, face au Val-de-Grâce. Aube du 14 janvier 2015. Gare Montparnasse. « Attention, déjà plus aucun Charlie Hebdo à voler ! » s’amuse, haut et fort, le kiosquier. C’est vrai. Salon grands voyageurs : on se sert (« exemplaire offert ne peut être vendu ») sur les piles de Libé papier. C’est, au final, un numéro qui ouvre des portes. Un journal qui, enfin, respire. Depuis l’éditorial « Réconfort » (Laurent Joffrin) jusqu’au papier de Philippe Lançon, journaliste que les journalistes ne présentent plus et qui, depuis longtemps, travaille dans les deux titres.

Démons jésuites

On dépasse enfin ici la sacro-sainte émotion radio-télévisée-tweeté…Se promener, aujourd’hui, dans les quatorze premières pages de Libé c’est avant tout  commencer à s’interroger sur les racines et les frontières de l’humour, du rire autorisé et de celui qui fait mal. Sur le concept de la caricature de presse qui serait  (pourquoi ?) une spécificité belge et française.  Comment comprendre que les grands titres des espaces éminemment démocratiques anglo-saxons floutent ou ne publient pas les images impies que par ailleurs ils décrivent ? Est-ce dire que nous péchons quand nous assimilons Charlie et démocratie, droit inaliénable à caricaturer et liberté de pensée ?

Et quels démons habitent donc nos gentils pères jésuites quand ils décident de mettre sur le site d’Etudes quelques-unes des Unes de Charlie moquant le Christ, son Père et le Saint Esprit ?

Dieu est mon surmoi

Libé d’aujourd’hui nous éclaire encore les raisons d’être des interdits de la représentation du Prophète dans la religion musulmane. Sur le regard analytique qui perçoit dans Dieu une autre manière de parler d’une fraction de soi  – plus précisément de son surmoi : entretien avec Jacques André, qui a travaillé sur la violence, la prison, l’humour ; auteur des 100 Mots de la psychanalyse (PUF) et de Paroles d’homme (Gallimard).

Incidemment on apprend comment fut créé l’unanimiste et empathique slogan « Je suis Charlie » (surmoi collectif ?) par Joachim Roncin, journaliste musique au magazine gratuit Stylist.

Droit à offenser

On entend aussi, dans Libé, parler d’un étrange droit à une liberté d’offenser – sujet développé avec son élégante logique perverse par Ruwen Ogien, philosophe et chargé de recherche au Cnrs :

« Il serait difficile, en effet, de défendre la liberté d’expression sans reconnaître la pleine liberté d’offenser, celle que l’équipe décimée de Charlie Hebdo a si bien pratiquée en se moquant des croyances absurdes et des préjugés racistes ou xénophobes, sans jamais causer le moindre préjudice concret à qui que ce soit en particulier. »

Applaudir

Et puis on tombe, page 15, sur le Lançon. « J’allais partir quand les tueurs sont entrés… » Un papier de dentelle ensanglantée. C’est un papier à se taire. Applaudir, dans la presse écrite et dans ces circonstances, ne se fait pas. Pas plus que le recours au je ne devrait y être accepté. Sauf rares exceptions. Très rares. On se contentera de saluer, de la main, le confrère.

Guerres et Loire

Montparnasse est loin dernière nous. Une heure déjà. On ne volera pas Charlie à Tours.

On tourne la 15 :

«Boko Haram n’a pas la puissance de feu de Daech».

 Ailleurs : « Manuel Valls chef de guerre ».

Il pleut sur la Loire.

A demain

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