Charlie Hebdo : solidarité, polémiques et nouvelles dimensions guerrières

Bonjour

L’humour ou la guerre ? Né il y a 44 ans après la condamnation à mort de son jumeau par Raymond Marcellin ministre de l’Intérieur (1) Charlie Hebdo est aujourd’hui soutenu au plus haut sommet de l’Etat français. En 1970 le chef de l’Etat n’avait pas supporté une couverture qu’il avait perçue comme attentatoire à la mémoire du général de Gaulle. En 2014 François Hollande prophétise la survie du même titre.

«Charlie Hebdo vit et vivra», a, le 14 janvier, déclaré le chef de l’Etat. «Charlie Hebdo était menacé depuis longtemps faute de lecteurs ; aujourd’hui il revit. On peut assassiner des hommes, des femmes, on ne tue jamais leurs idées, au contraire», a-t-il ajouté. Le même jour le Premier ministre Manuel Valls sortait du Palais de l’Elysée en montrant ostensiblement à la presse le dernier exemplaire de l’hebdomadaire satirique.

Sans précédent

Le même jour cet hebdomadaire était au cœur d’un phénomène sans précédent dans l’histoire de la presse et du journalisme. Un million d’exemplaires vendus en une seule journée, des queues devant les kiosques à journaux, des échauffourées parfois devant la pénurie. Le papier imprimé au prix du pain.

« Le formidable élan de solidarité en faveur du journal devrait se poursuivre dans les jours qui viennent après le million d’exemplaires écoulé mercredi 14 janvier, écrit l’Agence France Presse. Le distributeur du journal, MLP, prévoit d’en livrer à nouveau un million par jour jeudi et vendredi, du jamais vu dans la presse française. Au total le numéro sera imprimé à 5 millions d’exemplaires. A l’étranger, le journal a déjà été commandé à 130.000 exemplaires, qui devaient arriver dans une trentaine de pays. »

Dix millions d’euros

Cette solidarité aura une traduction financière. Grâce aux dons (qui, dit l’AFP «  affluent de toute part », aux recettes des ventes et aux aides promises par le gouvernement, Charlie Hebdo devrait recueillir plus de dix millions d’euros. « Une assurance-vie pour des années et une revanche pour ce petit magazine sans le sou, qui risquait la faillite il y a peu. »

Cette solidarité (à supposer qu’il ne s’agisse que de solidarité) est contagieuse. « Le succès monstre de Charlie Hebdo en kiosque a bénéficié à deux titres proches, l’hebdomadaire satirique Le Canard Enchaîné, où dessinait Cabu depuis 30 ans, et le quotidien Libération, qui a accueilli les rescapés de la tuerie et reproduit en une la caricature de Mahomet publiée par Charlie Hebdo. Jeudi 15 janvier il titrait sur la liberté d’expression sur fond de jurons moquant notamment les religions, souligne encore l’AFP. Le Canard Enchaîné a été tiréà près d’un million d’exemplaires, deux fois plus que d’habitude. »

« Frivolité haineuse »

A l’étranger, la caricature de Mahomet continuait à susciter des « crispations » dans les pays musulmans. Al-Azhar, principale autorité de l’islam sunnite basée en Egypte, a appelé les musulmans à «ignorer» cette «frivolité haineuse». Il y a plus grave. Dans un communiqué mis en ligne jeudi 15 janvier, l’Emirat islamique d’Afghanistan (la dénomination officielle des talibans afghans) déplore la publication de nouvelles caricatures qui, selon lui, «provoquent les sensibilités de près d’un milliard et demi de musulmans». «Une attaque a été menée la semaine dernière, faisant justice contre les auteurs de ces actes obscènes», ajoute le texte en allusion à l’attentat sanglant contre la rédaction de Charlie Hebdo.

En Turquie, la justice a interdit la diffusion sur internet de la caricature du prophète publiée par Charlie Hebdo Elle a toutefois été reproduite le quotidien Cumhuriyet, adversaire déterminé du régime islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan.

Le Premier ministre islamo-conservateur turc Ahmet Davutoglu a jugé que la liberté d’expression n’était pas «la liberté d’insulter». «La publication de cette caricature est une grave provocation (…) la liberté de la presse ne signifie pas la liberté d’insulter», a déclaré M. Davutoglu à la presse à Ankara le 15 janvier avant de prendre l’avion pour une visite à Bruxelles. «Nous ne pouvons accepter les insultes faites au Prophète», a insisté le chef du gouvernement.

Deux pays ont pris officiellement position contre le journal : le Sénégal, qui a interdit la diffusion de Charlie Hebdo et du quotidien Libération, et l’Iran, qui a qualifié la couverture de l’hebdomadaire d’«insultante» (tout en condamnant le terrorisme).

« Message coranique »

L’attentat contre l’hebdomadaire satirique français vient d’être revendiqué par Al-Qaïda au Yémen qui a affirmé avoir agi sur ordre de son chef Ayman al-Zawahiri pour «venger» Mahomet, caricaturé par le journal satirique. En France, les responsables musulmans ont appelé les imams à délivrer dans leurs prêches du vendredi 16 janvier «l’essence du message coranique et de ses valeurs universelles et humanistes».

Delfeil de Ton

C’est dans ce contexte que survient un nouvel élément qui éclaire publiquement l’histoire récente, complexe et conflictuelle de l’hebdomadaire satirique dans le paysage français de la presse et des idées. Cette nouvelle affaire trouve son origine dans L’Obs et elle est rapportée et décryptée par Le Monde. Sous la plume d’Ariane Chemin. Extraits :

« Je t’en veux vraiment, Charb. » Six petits mots dans le numéro de L’Obs du 14 janvier ont suffi pour plonger la famille de Charlie Hebdo dans l’une de ces violentes querelles qui agitent l’hebdomadaire satirique depuis l’affaire des caricatures de Mahomet, il y a bientôt huit ans.

Souvenirs

« Je sais, ça ne se fait pas », écrit Delfeil de Ton à la fin d’un long article consacré à l’aventure de Charlie et en s’adressant à son « chef », exécuté le mercredi 7 janvier avec onze autres personnes. Evoquant un « gars épatant », mais « tête de lard », Delfeil reproche à Charb d’avoir mené sa rédaction à la mort. Un procès qui a fait bondir Richard Malka, avocat du journal satirique depuis vingt-deux ans, et beaucoup d’autres.

Delfeil de Ton, 80 ans, chroniqueur à L’Obs depuis 1975, est un des fondateurs de Charlie Hebdo. Il était déjà des aventures de Hara-Kiri, puis de Hara-Kiri Hebdo, avant de participer à la création du « premier » Charlie, en 1970, puis du « deuxième », en 1992. Il s’en était allé au bout de quatre mois – « je m’ennuyais à mourir avec Philippe Val », le nouveau patron, racontait-il à l’époque. Pour son numéro spécial consacré à la tragédie de Charlie Hebdo, le directeur de la rédaction de L’Obs, Matthieu Croissandeau, a donc demandé à son collaborateur de raconter aux lecteurs ses souvenirs sur deux pages.

Surenchère

Delfeil de Ton ressuscite ses souvenirs, croque ses amis, puis en vient à ce numéro de Charia Hebdo, que Charb avait décidé de publier, avec les caricatures de Mahomet, en novembre 2011. « Quel besoin a-t-il eu d’entraîner l’équipe dans la surenchère ? », accuse Delfeil. Peu après la sortie du numéro, les locaux de Charlie sont incendiés. Delfeil rappelle ce que son ami Wolinski, même âge que lui, en disait à l’époque : « Je crois que nous sommes des inconscients et des imbéciles qui avons pris un risque inutile. C’est tout. On se croit invulnérables. Pendant des années, des dizaines d’années même, on fait de la provocation et puis un jour la provocation se retourne contre nous. Il fallait pas le faire. » Ni recommencer, estime Delfeil : « Il fallait pas le faire, mais Charb l’a refait, un an plus tard, en septembre 2012. »

Ce n’est pas la première fois que Delfeil crée la polémique en consacrant sa chronique à Charlie. C’était à l’été 2008, lors d’une autre querelle qui avait largement dépassé les frontières de la rédaction de L’Obs et les troupes deCharlie. Après la publication d’un article du dessinateur Siné sur le mariage du fils de Nicolas Sarkozy, que Philippe Val avait jugé antisémite, le directeur de l’hebdomadaire avait décidé de licencier le dessinateur (Siné a depuis fait condamner Charlie pour préjudice moral et financier, et obtenu en appel 90 000 euros de réparations).

Violente polémique

Déjà, comme si chacun pressentait qu’une autre partie, plus vaste, se jouait par-delà du sort d’une chronique et de dessins, une violente polémique s’était engagée, divisant la rédaction de Charlie, les partis de gauche, et jusqu’aux intellectuels. Le Prix Nobel de la paix Elie Wiesel avait pris le parti de Philippe Val, comme Bernard-Henri Lévy, Elisabeth et Robert Badinter, Pierre Lescure, Elisabeth Roudinesco, SOS Racisme et d’autres. En défense de Siné, des dessinateurs comme Rémi Malingrey et Lefred Thouron et, au sein de la rédaction, Cavanna (qui évoquait en 2011 l’affaire dans son dernier livre, Lune de miel), Willem, Tignous, ou des journalistes comme Michel Polac et Sylvie Caster. Mais aussi, dans les colonnes du Nouvel Observateur, Delfeil de Ton, qui accuse depuis longtemps Val d’entraîner Charlie dans un combat sionisto-islamophobe.

Avocat de Charlie depuis vingt-deux ans, Richard Malka a envoyé mercredi un texto scandalisé à Matthieu Pigasse, l’un des actionnaires de L’Obs (et du Monde), qu’il connaît bien. « Charb n’est pas encore enterré que L’Obs ne trouve rien de mieux à faire que de publier sur lui un papier polémique et fielleux, s’indigne M. Malka. Sur le plateau du “Grand Journal”, l’autre jour, le directeur de L’Obs, Matthieu Croissandeau n’avait pas de larmes assez chaudes pour dire qu’il continuerait le combat. Je ne pensais pas qu’il le ferait de cette manière. Je refuse de me laisser envahir par de mauvaises pensées, mais ma déception est immense. »(…) »

L’humour et la guerre ?

A demain

1 Dix jours avant la mort du général de Gaulle (9 novembre 1970) un incendie dans une discothèque à Saint-Laurent-du-Pont (Isère) avait fait 146 morts. Tous les journaux parlèrent alors du « bal tragique ». Au lendemain du 9 novembre Hara Kiri hebdo titre en couverture  de façon sobre, sans aucun dessin, avec un seul encadré noir, « Bal tragique à Colombey – un mort ». Le titre est aussitôt interdit de paraître par le ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin. Se moquant de l’interdiction, l’équipe décide que le journal doit continuer à paraître et trouve la parade en le relançant sous un autre titre, celui de Charlie Hebdo.

Une réflexion sur “Charlie Hebdo : solidarité, polémiques et nouvelles dimensions guerrières

  1. C’est fort de café !!!!
    L’avocat de Charlie Hebdo qui écrit au patron de l’ Obs pour se plaindre d’un papier dans ce journal.
    Elle est où la liberté d’expression que tous veulent défendre ?

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