Charlie Hebdo : « Ce qu’il y a de plus terrifiant dans les tueries des 7, 8 et 9 janvier, c’est… »

Bonjour

Après les dessins, voici venu le temps des écrivains. Le Monde (des Livres) ouvre ses pages à celles et ceux qui seraient vraiment « Charlie » ou qui le seraient moins – Charlie, une entité fourre-tout qui autorise toutes les déclarations, toutes les incompréhensions.

Beaucoup des contributeurs évoquent ce que fut leur relation à ce journal satirique qui marqua un moment de leur vie. Quelques-uns reconnaissent aussi qu’avec le temps le fil s’était distendu.

Tuer, c’est tuer

C’est le cas d’Antoine Compagnon, 64 ans, historien de la littérature, professeur au Collège de France, une mine de savoirs et de pédagogie. Son texte est titré : « Tuer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme ».

« Depuis un moment, nous ne lisions plus beaucoup Charlie Hebdo, lequel tirait d’ailleurs le diable par la queue. Mais Charlie, après Pilote et Hara Kiri, c’était notre jeunesse. Cabu, Wolinski, quelle surprise ce fut d’apprendre leur vrai âge le jour de leur meurtre ! Nous ne les avions pas vus vieillir, car nous ne nous étions pas vus vieillir. Ils avaient l’âge de notre jeunesse, écrit M. Compagnon. Quelle surprise aussi de découvrir que le massacre de Charlie Hebdo touchait à ce point le monde entier. Car ce journal est une exception française de plus, jugée un peu partout puérile et vulgaire, voire archaïque. C’est la liberté de la presse que le monde entier est venu défendre à Paris, mais sans trop de sympathie pour cette presse-là, libre au point d’être indécente, offensante. »

Le profane et le sacré

Pourquoi la France, demande en substance M. Compagnon, qui est né à Bruxelles ? C’est peut-être, avance-t-il, que « la distinction du sacré et du profane semble plus étanche ailleurs qu’en France » (du moins aujourd’hui) et que « l’on y défend plus volontiers le principe de la liberté d’expression que ses expressions les plus libérées (inconcevables sur les campus états-uniens) ».

Il n’en reste pas moins que le temps passe et que, « même en France », il y a des choses avec lesquelles on ne rigole pas (ou plus) parce que nos parents, nos amis, nos voisins y croient, et que cela pourrait les blesser. « Les caricatures les plus injurieuses de la Révolution ne seraient pas publiées aujourd’hui » estime M. Compagnon.

Eduquer au second degré

Au point que l’on en vient à se demander si certains des plus célèbres des créations de Pierre Desproges (« On me dit que des Juifs sont entrés dans la salle… », 1984) ne sont pas, désormais, trop empreintes d’ambiguïtés pour être montrées sans explications en amont.  Eduquer chaque élève de France au second degré apparaît, soudain, comme une priorité laïque et républicaine.

Où l’on en revient, un demi-siècle après,  à François Rabelais qui, dit M. Compagnon,  « est devenu  plus en plus difficile à faire lire » :

Distinction

« Dans Gargantua, Frère Jean se bat avec un crucifix, et Rabelais met des mots du Christ dans la bouche de ses géants et de ses ivrognes. On s’imagine qu’il blasphème, alors qu’il ridiculise les superstitieux et les crédules, non la vraie foi. Cabu, Charb maintenaient cette tradition du rire grotesque, gaulois, rabelaisien, carnavalesque, qui est l’un des traits les plus profonds de l’identité française, l’autre face inséparable de la distinction. Que vaudrait celle-ci, l’art de la cour, la préciosité, sans la grossièreté des arrière-cours et des cabinets ? Que serait Marie-Antoinette sans les poissardes ? »

Antoine Compagnon :

« Il faut un peu d’intelligence pour comprendre que la caricature n’est pas foncièrement méchante et qu’elle suppose de la connivence avec ce qu’elle moque, et la connivence ne va pas sans la tolérance. C’est ce que Baudelaire avait compris lorsqu’il décrivait la plus grande époque de la caricature française, celle de Philipon, Daumier, Gavarni. Baudelaire savait que ces immenses dessinateurs gardaient de la tendresse et même de la complaisance pour ce qu’ils raillaient, comme Cabu savait qu’il y avait du Beauf en lui. »

Antoine Compagnon, toujours: « Les tueries de Charlie ne sont certainement pas l’équivalent, même lointain,  d’un « 11-Septembre français » (1). « Cette comparaison, écrit M. Compagnon,  permet de voiler ce qu’il y a de plus terrifiant dans les tueries des 7, 8 et 9 janvier : le fait que les meurtriers, ceux de Charlie Hebdo comme celui de l’Hyper Cacher, sont non pas des Saoudiens, comme l’étaient en majorité les exécutants du 11-Septembre, mais bien des jeunes Français, des concitoyens, nés ici, grandis ici, éduqués ici. »

Apprendre à lire

« L’horreur, écrit-il,  c’est qu’ils aient pu traverser toute leur scolarité obligatoire sans apprendre à lire, à lire les mots, à lire les images ; l’horreur, c’est que la famille, l’école et la société aient absolument échoué à les initier aux quelques valeurs qui font la culture française depuis des siècles, bien avant que l’on parle de la liberté d’expression, dès le Moyen Age et par-delà les guerres de religion : le rire et la tolérance, avec Rabelais, Montaigne, Voltaire… ».

Rire, le propre de la personne.

A demain

(1) Sur ce thème, se reporter aux échanges de  l’émission de France Culture « L’Esprit public » (Philippe Meyer) diffusée le 11 janvier : « Les attentats de Paris » – avec Sylvie Kaufmann, directrice éditoriale au Monde, Jean-Louis Bourlanges, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, François Bujon de l’Estang, ambassadeur de France et Thierry Pech, directeur général de la fondation Terra Nova.

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