Charlie : le mystérieux pic médiatique post-attentats de consommation d’anxiolytiques

Bonjour

L’information était médiatiquement acquise. Voici qu’elle est ordinalement démentie. Médiatiquement acquise?  On la trouve par exemple dès le 14 janvier dans les colonnes du Figaro sous le titre « Les ventes d’anxiolytiques en hausse après les attentats ». Extraits :

Psychiatriser

« Les ventes d’anxiolytiques et de somnifères ont augmenté de 18,2% depuis les attaques à Charlie Hebdo , Montrouge et Vincennes. Les angoisses de la population sont réelles, selon les spécialistes, mais ne doivent pas être « psychiatrisées » à outrance. Les Français ont acheté, entre vendredi et mardi dernier, 18,2 % de boîtes d’anxiolytiques ou somnifères de plus que d’habitude… Un chiffre calculé pour  Le Figaro par la société Celtipharm, qui analyse en temps réel les ventes de 4800 pharmacies représentatives. ‘’À Vincennes et dans certains quartiers de Paris, on est même probablement bien au-delà’’, précise Hélène Romano, docteur en psychopathologie au CHU Henri-Mondor (Créteil) et spécialisée dans le suivi de victimes.

«Nous n’avions encore jamais observé ce type de phénomène», explique le Dr Patrick Guérin, PDG de Celtipharm (…)

Déstabiliser

‘’Les réactions d’anxiété sont inévitables et plutôt adaptées dans ces situations’’, tempère Hélène Romano. Auteur de «L’Urgence médico-psychologique» et «L’Enfant face au trauma» (Dunod), elle travaille auprès de la cellule d’urgences psychiatriques du Val-de-Marne.  ‘’Lorsqu’un être humain fait face à quelque chose de violent, il se sent déstabilisé, et il lui faut du temps pour retrouver ses marques. C’est d’autant plus vrai en région parisienne, ajoute-t-elle, où les gens sont particulièrement stressés. Beaucoup ont des difficultés familiales, professionnelles, etc. Ces attentats sont alors comme une brûlure qui réactive leur souffrance. La confrontation à la mort nous blesse psychiquement, et lorsque nos défenses psychiques ne sont plus efficaces, nous sommes à nu et tout le passif remonte’’.  (…)

 Indignations

Les rassemblements qui ont éclairé la France depuis mercredi semblent avoir été un formidable outil thérapeutique. «Indignés, mais heureux d’être indignés», résumait lundi dans nos colonnes le neuropsychiatre Boris Cyrulnik, «on est côte à côte et on lève nos crayons, on maîtrise notre force, nos émotions, on revalorise l’image que l’on avait de nous».

Dispensations

Depuis le 14 janvier l’information du Figaro a été reprise en boucle. Jusque dans l’émission « L’Esprit public » de Philippe Meyer diffusée ce 18 janvier sur France Culture. Or voici qu’un confrère nous transmet un communiqué de presse de l’Ordre des pharmaciens daté du 17 janvier :

« L’Ordre national des pharmaciens a analysé les données recueillies des dispensations d’anxiolytiques (code ATC Anxiolytiques) alimentées dans le Dossier Pharmaceutique (plus de 99% des officines sont raccordées au DP, les données ont été retraitées en tenant compte de l’augmentation du nombre de DP au cours de la période d’étude, du taux de raccordement des officines au DP et de la variation de l’activité des officines).

Pas de rebond

A ce jour, on ne constate pas de lien entre les événements dramatiques de la semaine dernière et la consommation d’anxiolytiques. Il n’y a pas de rebond de dispensations entre début janvier 2014 et 2015 (figures 1 et 2). Il n’y a pas de différence significative entre l’IDF et le reste de la France (figure 3). »

Que s’est-il passé ? Où est la vérité chiffrée ? (1)

A demain

(1) Nous avons interrogé sur ce thème le Dr Patrick Guérin, PDG de Celtipharm. Voici ses réponses :

« L’étude qui nous a été demandée par Le Figaro renvoie à des méthodologies très différentes et ne mesurent pas les mêmes faits [que celle de l’Ordre] :

1)  Produits différents

Nous avons étudié les anxiolytiques et les somnifères. Sauf erreur de ma part l’étude de l’Ordre est basée seulement sur les anxiolytiques « des dispensations d’anxiolytiques (code ATC Anxiolytiques) »
Le système de classification ATC (il en existe deux OMS et EPhMRA) utilisé par Celtipharm est celui de l’OMS – dans sa dernière version 2015 – http://www.whocc.no/atc_ddd_index/ – il n’est pas fait mention du système de classification utilisé par l’Ordre.

2)   Périodes d’étude différentes
Nous avons cherché à mesurer une variation très court terme dès le mardi 13 janvier 2015 en soirée (événements des 7 et 8 janvier 2015) et avons comparé les ventes des vendredi 9/01/2015 – samedi 10/01/2015 – lundi 12/01/2015 – mardi 13/01/2015 par rapport à la moyenne des mêmes jours des 6 dernières semaines.
L’étude de l’ Ordre est sur une période beaucoup plus longue (# 58 semaines) et la comparaison par rapport à 2014.
Une variation très court terme ne peut en rien prédire une évolution long terme. .

3)    Objets de la mesure différents
3.1 Nous avons mesuré dans une officine 100% des ventes de produits appartenant aux deux classes sur la période observée. L’étude de l’Ordre a mesuré les produits délivrés inscrits dans le Dossier Pharmaceutique (« alimentées dans le Dossier Pharmaceutique » ) => seules les ventes aux patients ayant donné leur accord sont enregistrées.

Si le pharmacien délivre un produit sans l’inscrire dans le DP cette vente est observée par Celtipharm mais n’est pas visible dans le DP.

3.2 Notre étude porte sur une comparaison des ventes de boîtes (de produits appartenant au deux classes sur la période observée)  exprimées en volume, l’étude de l’Ordre sur un indice composite (méthodologie non communiquée). La figure 2 du communiqué de presse qui compare un indice calculé entre 2015 et 2014 est absolument parfaite.
Or l’indice a été « …retraitées en tenant compte de l’augmentation du nombre de DP au cours de la période d’étude, du taux de raccordement des officines au DP et de la variation de l’activité des officines)…. ».

Il y a là, à notre sens, sauf erreur de notre part, un biais potentiel important, par rapport à l’objet de l’étude demandée par Le Figaro : si nous retraitons (=corrigeons) de l’augmentation du nombre de DP, il y a un risque de pondération négative (=minoration) des nouveaux cas … Ce que nous cherchions justement à mesurer dans notre étude court terme.

4)      Malgré ces différences, la figure 1  du communiqué de l’Ordre (quand on zoome dessus) montre une augmentation en S2 2015 (le dernier point) par rapport à la moyenne des six dernières semaines précédentes.

Attention, pour finir: 1) nous avons fait une observation court terme, il ne faut surtout pas en tirer une conclusion long terme; 2) nous avons une observation d’un fait – ce n’est pas la démonstration d’un quelconque lien de causalité. »

Pour notre part nous attendons, désormais, la réponse de l’Ordre national des pharmaciens.

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