« J’étais une fresque », ou les obscénités condamnées d’une salle de garde d’internat

Bonjour

Au final une histoire exemplaire. Un histoire à tiroirs. Voici l’objet – qui a été effacé. Que restera-t-il, demain, de l’affaire de le « fresque du viol » la salle de garde du CHU de Clermont-Ferrand ? Une nouvelle fois l’émotion submerge une raison qui pourrait être éclairée par les faits. Une fois encore tout se passe comme s’il fallait, d’emblée, juger de manière moutonnière. Se rassurer ?

Perversion pornographique

Nous recevions, hier, ce commentaire à notre papier :

« « Une forme de dérivatif « ? « Un humour zéro degré »? NON, NON et re-NON ! Pour moi c’est la perversion pornographique de quelques-uns imposée au plus grand nombre, et le tout dans la négation du respect de l’autre (des femmes en général mais aussi des professeurs de médecine…) Il n’y aurait donc pas d’autre moyen de décompresser un peu ? D’habitude je suis assez d’accord avec vos articles mais là je vous invite à lire celui-ci, qui a fini de me convaincre que ces fresques devraient disparaître : « L’arbre qui cache la forêt – à propos des fresques pornographiques dans les internats de médecine ». »

Se documenter

Ne jamais hésiter à se documenter. Nous avons lu le (long et très explicite) billet signé de Marc Zaffran/Martin Winckler. Il résume, clairement, l’essentiel de cette manière :

« Les points de vue s’opposent. Certains défenseurs, au nom des « coutumes », de « l’histoire des hôpitaux », de la « culture des internes » voient dans la dénonciation de ces « œuvres d’art » (qui sont monnaie courante dans les internats, comme on peut le voir dans le film de Thomas Lilti, Hippocrate), une manifestation du « politiquement correct ». Dénoncer ces fresques et demander qu’elles soient effacées, est-ce de l’intolérance et le rejet de la libre expression ? »

« Libre expression »

Ceci posé l’auteur développe un argumentaire (assez classique) dans lequel il soutient que la liberté d’expression ne saurait pas ne pas être défendue. Avant d’ajouter : « mais une fresque pornographique dans un internat, ce n’est pas simplement de la  » libre expression »».

« Je suis de ceux qui pensent que tout peut se dire, sur tout et sous toutes les formes, à condition d’en assumer le contenu, le sens et les conséquences, ajoute-t-il. Ecrire un livre, tourner un film, peindre un tableau librement sont des libertés que je défends, pour les autres comme pour moi. Toute personne a le droit d’exprimer ce quelle veut, y compris dessiner des BD pornographiques si ça lui chante.  Et cela, parce que personne n’est obligé de les regarder. Pas plus que quiconque n’est obligé de lire mes livres ou les billets de ce blog. »

Nous avons choisi de lire ce billet de ce blog. Ce qui nous autorise à le commenter.

« La liberté d’expression (et les lois qui la protègent) a en effet pour objet premier de permettre l’expression de ceux qui s’opposent à l’arbitraire, et non d’en imposer de nouveaux. La liberté d’expression a pour but de servir de contre-pouvoir, et non d’opprimer » écrit encore Marc Zaffran/Martin Winckler. Qui ne partagerait ce point de vue ?  A l’autre extrémité du spectre on appréciera (ou pas) la lecture faite par Michel Cymès sur RMC-BFMTV.

Ancien Régime

Marc Zaffran/Martin Winckler ajoute : « Les internats ne sont pas des « espaces réservés » aux médecins ou des zones de non-droit ».

Et il poursuit : « Nous ne sommes plus sous l’Ancien Régime, à l’époque où les aristocrates pouvaient jouir sans partage des lieux et des privilèges de leur choix. Un internat n’est pas un club privé, c’est un bâtiment mis à la disposition de salariés de l’hôpital (les internes, les étudiants, les médecins, mais pas seulement) et où circulent des personnes de sensibilités très différentes. Le mur d’une salle d’internat n’est pas un « lieu d’expression libre » comme l’est un journal, un livre, un film – ou un tableau d’affichage prévu à cet effet. Et, dans un internat, la loi s’applique. Il ne serait pas toléré qu’on y peigne des scènes racistes, pédophiles ou appelant à la haine. Pourquoi est-il toléré qu’on y peigne des fresques pornographiques, des viols ou des orgies ? »

Ou encore : « Tous les médecins n’ont pas envie de vivre sous des fresques pornographiques ou des textes grivois. Et d’autres personnes que les médecins y séjournent ou y prennent leurs repas (leur famille, leurs amis, leurs enfants), y travaillent (quand l’internat contient une cantine, du personnel sert les repas), et l’entretiennent.  Personne n’empêche les étudiants en médecine d’écrire ou de peindre et de publier ou d’exposer leurs tableaux – fussent-ils pornographiques. Mais quelle « liberté d’expression » y a-t-il dans le fait de décorer une salle de garde de fresques sexistes (ou au moins terriblement ambiguës) quand ces fresques sont imposées par certains au regard de tous, y compris de celles et ceux qui n’ont rien demandé ? Quel « pouvoir » ces fresques contestent-t-elles ? Aucun. »

Et il poursuit : « Une fresque qui s’impose et contraint tous les usagers d’un lieu à subir des représentations sexistes n’est pas une manifestation de liberté. C’est juste une brutalité (mal) travestie. La liberté ne peut pas se construire sur la contrainte ou l’insulte d’autrui. La liberté, c’est l’absence de contrainte pour tous et pour toutes. Une expression qui contraint ou insulte, ce n’est pas une liberté, mais une dictature. Et demander que ce type de fresque soit banni d’un lieu public, ce n’est pas plus « politiquement correct » ou « intolérant » que réclamer qu’une caricature raciste ou antisémite soit supprimée et son auteur puni. »

Espace privé

C’est là une argumentation difficilement contestable que nous soutiendrions volontiers. Elle se heure toutefois à un fait.  Il faut ici écouter Me Jean-Sébastien Laloy,  avocat du syndicat des internes de Clermont-Ferrand : « On omet systématiquement de préciser que cette fresque existait depuis une quinzaine d’années et qu’elle avait été réalisée par des étudiants des beaux arts de Clermont-Ferrand nous a-t-il déclaré. Elle figurait sur l’un des murs de la salle de repos des internes du CHU Gabriel-Montpied de Clermont-Ferrand [788 lits]. Or si les murs appartiennent au CHU le local est aussi un espace privé aux termes d’un accord passé avec l’association des internes. Cet espace n’était nullement ouvert au public et la vision de cette fresque n’était en rien imposée au regard des usagers de l’établissement hospitalier. C’est là une donnée essentielle qui est presque systématiquement passée sous silence dans les commentaires que suscite cette affaire. »

Bulles ordurières

On peut ne pas partager le « goût » qui semble prédominer dans les espaces des internats hospitaliers français. On peut discourir à l’infini des raisons qui poussent à d’étranges comportements mimétiques des post-adolescents confrontés à la souffrance et à la mort. La catharsis… Mais on ne peut, ici et si l’on en croit les dires de leur avocat, accuser les internes clermontois d’avoir voulu imposer la vision de leur fresque immobile à d’autres qu’à des membres de leur compagnie. Et il aura fallu qu’un malade ajoute quelques pauvres bulles ordurières d’actualité à ces images pour que la condamnation, féministe et nationale, s’organise (1). Et qu’après avoir effacé les bulles on ordonne de ripoliner en urgence ces super-héros de bandes dessinées néo-adolescentes.

Cette censure aura pour effet de calmer les esprits. Elle sera perçue comme une victoire du bon goût et de la raison. On peut aussi y voir un simple traitement symptomatique –et à ce titre potentiellement dangereux.

« Droit de cuissage »

Marc Zaffran/Martin Winckler : « La culture médicale des salles de garde, c’était aussi – et c’est encore, dans le langage, l’imagerie et le comportement de certains étudiants en médecine et de leurs patrons (en particulier dans les amphis de première année, mais pas seulement) – la glorification du « droit de cuissage », des « initiations », des bizutages mais aussi les insultes sexistes, homophobes, transphobes, racistes. Les fresques pornographiques ne sont pas une simple « expression de défoulement », elles sont l’une des manifestations de la « culture » indéfendable – et pour cela longtemps cachée, et aujourd’hui seulement plus visible – d’une grande partie du monde médical français.

Sexualité-liberté

Ah, mais alors, me dira-t-on, vous voulez aussi interdire les « tonus » (fêtes), les chansons paillardes et les spectacles satiriques mis en scène par les carabins ? Nullement. Si faire la fête consiste à chanter des chansons, boire, se moquer de ses profs et interagir les uns avec les autres sans que personne ne soit contraint à participer, alors rien ne justifie de les interdire ou de les condamner. Mais si ces fêtes sont – explicitement ou implicitement – des prétextes aux insultes ou pour exiger des un.e.s ou des autres qu’ils/elles se déshabillent, se prêtent à des jeux humiliants, ou soient violé.e.s, alors oui, elles sont intolérables, comme le sont les bizutages et autres « initiations ». La sexualité doit être une liberté, et je revendique pour chacune et chacun le droit de pratiquer celle qui lui plaît. Mais je m’insurgerai toujours contre les pressions morales ou physiques qui s’exercent sur celles et ceux qui n’en veulent pas. (Et, en matière de harcèlement moral ou sexuel, on sait bien que le pouvoir n’est pas du côté de celles ou ceux qui disent « Non », mais du côté de ceux qui pensent que le « oui » va de soi.) (…) Les fresques des salles de garde ne sont, en vérité, que la (toute petite) partie émergée d’un très gros iceberg. »

« Je suis Charlie vs J’étais une fresque ». Voilà un bon sujet pour la prochaine chronique du Dr Patrick Pelloux.

A demain

(1) On peut se rendre sur le site de La Montagne. On y lira ceci :

« Le CHU de Clermont-Ferrand,  parle d’une « fresque à caractère licencieux et pornographique » et a réagi, via un communiqué :

« Au-delà d’une prise de position des internes de l’établissement contre le projet de loi de santé, la diffusion de cette « fresque murales » et des légendes qui l’accompagnent, mettent en cause, sans la nommer, la personne de la Ministre de la Santé et relaient une image dégradante des femmes et des médecins en opposition totale à l’éthique et à la déontologie médicale. Cette publication suscite un vif émoi dans la communauté clermontoise et hospitalo-universitaire et au-delà, associations, presse régionale et nationale, réseaux sociaux. Dans ce contexte, dès ce matin, le président des internes clermontois a été convoqué par le directeur général, le doyen de la faculté de médecine et le président de la commission médicale d’établissement. Il lui a été enjoint d’effacer dans la journée cette « peinture murale » et de publier un communiqué condamnant sans réserve sa diffusion. En parallèle, les suites juridiques adéquates, disciplinaires, voire judiciaires, sont engagées à l’encontre du ou des auteurs présumés responsables de ces agissements inacceptables et condamnables ».

Le communiqué est signé conjointement par A. Meunier, directeur général, J. Chazal, doyen de l’UFR de médecine et H. Laurichesse, président de la CME.

Dans un autre communiqué, l’Intersyndicat national des internes (ISNI), par la voix de sa présidente, Mélanie Marquet, condamne sans équivoque tout type de violence faite aux femmes qu’elle soit physique, sexuelle ou morale.  Arnaud Gallon, président du syndicat des internes de Clermont-Ferrand, tient personnellement à s’associer aux condamnations faites par l’ISNI et à indiquer que l’intégralité de la fresque sera effacée dans les plus brefs délais.

6 réflexions sur “« J’étais une fresque », ou les obscénités condamnées d’une salle de garde d’internat

  1. Bonjour !
    Je suis bien contente de voir que qui sème le vent récolte un article… merci d’avoir poussé plus loin le débat.
    Pour clore ma réflexion, qui ne s’intéresse pas à l’actualité ni à la Ministre: en admettant que l’internat soit un lieu privé, qu’il n’y ait ni personnel de cuisine, ni personnel de ménage, ni FFI avec parfois leur famille au grand complet, pourquoi moi, interne en médecine pas plus prude que les autres, ai-je été obligée de contempler, même du coin de l’oeil, ces obscénités ?
    Je trouve que l’affaire de Marisol est un bon prétexte pour repenser à la justification/nécessité de ces fresques. Quand bien même elles seraient réalisées par des étudiants en Beaux-Arts.

  2. En suivant le raisonnement de Marc Zaffran/Martin Winckler
    Une fresque qui s’impose et contraint tous les usagers d’un lieu à subir des représentations sexistes n’est pas une manifestation de liberté. C’est juste une brutalité (mal) travestie. La liberté ne peut pas se construire sur la contrainte ou l’insulte d’autrui. La liberté, c’est l’absence de contrainte pour tous et pour toutes. Une expression qui contraint ou insulte, ce n’est pas une liberté, mais une dictature. Et demander que ce type de fresque soit banni d’un lieu public, ce n’est pas plus « politiquement correct » ou « intolérant » que réclamer qu’une caricature raciste ou antisémite soit supprimée et son auteur puni.
    et de la lectrice ci-dessus, peut-être devrait-on alors également étudier l’interdiction des publicités pour certains journaux (affiches sur les kiosques) qui choquent l’œil (on peut choisir entre les facsimilés de journaux X, les facsimilés de couverture de CH lorsqu’ils insultent telle ou telle religion (ah oui, pardon, dans ce cas, c’est de l’humour, ou alors ce n’est pas important de s’attaquer à la religion dans notre république « laïque »)).

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