Pour survivre « Prescrire » a reçu une subvention d’un million du ministère de la Santé

Bonjour

L’information est bien cachée. On la trouve à la page 157 du numéro 376 (Tome 35) du numéro de février 2015 de Prescrire. Elle est signée de Pierre Chirac, président de l’association Mieux Prescrire (AMP). On la trouve aux côtés de l’inénarrable billet de Luc Cifer (qui nous parle de joie donnée et de gode michet latinisé).

Miracle de droite

Les plus jeunes lecteurs y apprendront que Prescrire n’a pas toujours été ce qu’il est. Et que de bien méchantes fées se sont penchées sur son berceau. Qu’il fallut même avoir recours à une forme de fécondation contre nature. C’était après la naissance de Louise Brown et peu avant celle d’Amandine. Une sorte de miracle auquel a participé par un homme de bien qui vient de mourir : Jacques Barrot, alors ministre de la Santé du gouvernement  Raymond Barre III et du président de la République Valéry Giscard d’Estaing.

Pierre Chirac donne les détails de cette conception qui n’apparaissait pas incestueuse. Il rappelle aussi le rôle joué par un homme injustement oublié : Jean Weber, inspecteur des finances nommé en 1978 directeur de la Direction de la pharmacie et du médicament par Simone Veil. Jean Weber qui commença à bâtir une administration sur un terrain alors entièrement occupé par Big Pharma.

Subvention exceptionnelle

Pierre Chirac cite encore Marcel Legrain (1923-2003) un mandarin de La Pitié, autre homme de bien, qui présidait l’association « Les Amis de la revue Prescrire ». Il dit encore le rôle essentiel dans l’aventure de Danielle et Gilles Bardelay. Et il précise le montant de la subvention exceptionnelle : un million de francs versé par le régime général de la sécurité sociale « pour permettre la poursuite de l’aventure ». Elle s’ajoutait à la subvention annuelle décidée en 1980 par Jacques Barrot.  Une subvention dont la décroissance était programmée. Tout cela se prolongea jusqu’en 1993 avec l’obtention d’un financement entièrement assuré par les abonnés.

Pierre Chirac ne cite pas Pierre Ageorges, premier rédacteur en chef  de Prescrire par ailleurs généraliste lumineux (Neuville-aux-Bois, Loiret) et comme envoûté par sa mission au service de la formation médicale continue. Il était aussi à la tête de l’Unaformec (un « zinzin » se souvient le pharmacologue Pierre Simon dans « Les deux pieds, les deux mains dans le médicament »).

« Chez Nini »

Pierre Ageorges était venu nous rencontrer au Monde, alors rue des Italiens. Nous avions partagé un déjeuner  » grande carte chez Nini », rue du Helder où Le Monde régalait. Il voulait nous vendre Prescrire. Ce qui fut vite fait (1). Ce fut aussi le début d’une solide mais bien trop brève amitié (Pierre est mort en 1987).  Le 26 février 1981, Le Monde publiait ces lignes qui ne nuiront pas au succès de Prescrire :

«  L’UNAFORMEC (1) publie, depuis janvier 1981, une revue mensuelle intitulée Prescrire (2), dont le but est d’informer, avec un maximum d’objectivité sur les médicaments, leur mode d’action, d’administration, de fabrication, etc. Selon ses responsables, et notamment le docteur Pierre Ageorges, rédacteur en chef, trois types de points de vue devront s’y exprimer : celui des prescripteurs (médecins généralistes ou spécialistes, pharmaciens), celui des pharmacologues et celui des fabricants qui détiennent, sur le produit,  » des informations qu’ils sont souvent les seuls à posséder « . S’y ajouteront, comme dans le premier numéro, un courrier des lecteurs et une analyse critique de messages publicitaires.

Le numéro de janvier comporte notamment un dossier sur les antidépresseurs, un examen de cinq innovations thérapeutiques et des informations sur la pharmacovigilance, les douleurs dues au zona, les examens imposés par la surveillance du diabète, les lipides  » cachés  » dans l’alimentation, etc.

Prescrire sera subventionnée par le ministère de la santé et de la sécurité sociale comme l’UNAFORMEC. Cette revue viendra utilement compléter et renforcer les informations contenues dans la Lettre médicale (3) déjà fort appréciée des praticiens et dont les auteurs travaillent en liaison avec ceux de Prescrire.

(1) Union nationale des associations de formation médicale continue, 16, rue de la Comète, 75007 Paris. Tél. 551-08-37.

(2) 20 francs. Même adresse.

(3) 120, boulevard Saint-Germain, 75006 Paris. »

Journalistes anxieux

Trois ans plus tard, le  6 février 1984, Le Monde se penchait sur un autre projet, complémentaire. Il s’agissait de Médical qui allait parler du médicament en toute indépendance. Extraits :

« Une équipe de journalistes aussi souriants qu’anxieux. L’ambiance des « numéros zéro ». Rue de la Croix-Nivert, dans la fin fond du quinzième arrondissement de Paris, un journal est en train de naître. Un hebdomadaire « pas comme les autres », qui a déjà fait couler de l’encre.

Notable succès

L’affaire commence il y a deux ans environ. Quelques mois auparavant, les responsables de l’Union nationale des associations de formation médicale continue (UNAFORMEC) ont lancé Prescrire, mensuel original qui parle du médicament en toute indépendance. L’opération, largement financée par les pouvoirs publics, connaît un notable succès. A l’UNAFORMEC on commence alors sérieusement à réfléchir au lancement d’un nouveau titre. Un hebdomadaire cette fois, destiné en priorité au médecin de famille.

L’entreprise est pour le moins risquée. Le Syndicat national de la presse médicale groupe déjà cent trente titres, dont onze revues nationales et dix journaux d’information médicale et générale. En outre, compte tenu de la réduction des budgets publicitaires de l’industrie pharmaceutique, le temps n’est plus à l’opulence. L’idée de Médical, pourtant, fait son chemin.

Ecrire la médecine de famille

Une équipe de permanents est constituée, forte d’une quinzaine de personnes. On associe des journalistes et des médecins généralistes de toute la France. L’objectif est ambitieux : trouver l' » écriture de la médecine de famille », « accrocher » à la lecture des praticiens qui ne font que jeter un œil discret sur les kilogrammes de papiers imprimés qu’ils reçoivent sans les voir. Pour cela, on  » évaluera les vrais besoins », on parlera clair entre confrères. En d’autres termes, on osera être des médecins généralistes…

Un million de francs est réuni, une société créée. Une tentative avortée de rapprochement avec La Revue du praticien. Maquettes, titres,  » numéro zéro « , le navire se lancera le 9 février. Quarante-cinq mille exemplaires au départ. Entre trente-cinq mille et quarante mille ensuite. Si tout se passe bien. En théorie, Médical devrait bénéficier de toute l’infrastructure nationale des associations de formation médicale continue (vingt mille adhérents) et du succès de Prescrire, qui vient récemment de fêter son dix-millième abonné (voir encadré). Rien pourtant n’est acquis. Ne serait-ce qu’à cause des rumeurs…

Pravda médicale

« Les bruits ont commencé durant l’été dernier, explique le docteur Pierre Ageorges, codirecteur des rédactions de Médical et de Prescrire, et secrétaire général de l’UNAFORMEC. On nous a accusés d’être teintés politiquement.  » Alors qu’aucun numéro n’était sorti, on parla de  » Pravda médicale ». Chez les concurrents courut un bruit de fond permanent : les règles du jeu ne seront pas respectées. En clair, Médical n’existerait que grâce aux subventions des laboratoires de l’industrie pharmaceutique nationalisée.  » Si nous sommes satisfaits de la naissance d’un nouveau confrère, expliquait le docteur Jacques Pouletty, président d’honneur du Syndicat national de la presse médicale, nous nous préoccupons des conditions de sa naissance. Se fera-t-elle par les voies naturelles ?  »

Big Pharma est là

Le docteur Philippe Most, chargé des questions de santé au groupe RPR, allait plus loin. Il mettait en cause l’indépendance politique de Médical et évoquait les pressions faites sur les laboratoires pharmaceutiques pour qu’ils financent cette revue. Celle-ci  » aurait ainsi constitué un relais pour le pouvoir et un danger pour le pluralisme de l’information médicale « . Tout cela fit grand bruit dans le Landerneau de la presse spécialisée.  » Ma bonne foi a été abusée « , reconnaissait quelques temps plus tard le docteur Most, qui avouait que ses informateurs n’avaient  » pas été en mesure de confirmer et d’apporter les preuves irréfutables de leurs affirmations « .

L’affaire, à laquelle le secrétariat d’Etat à la santé sembla ne pas accorder d’importance, aurait pu n’être qu’une anecdote sans lendemain. En réalité, estime aujourd’hui le docteur Ageorges, cette boulette traduisait avant tout  » les craintes de la presse médicale et de l’industrie pharmaceutique « . Car, en plus de leur volonté rédactionnelle, les responsables de Médical font un autre pari, plus audacieux encore : établir des relations contractuelles avec l’industrie pharmaceutique, qui s’engagerait sur des périodes déterminées – à l’année, par exemple – pour la publicité sur ses produits. La marge de manœuvre de l’hebdomadaire s’en trouverait nettement agrandie.

Effets pervers

Les irremplaçables bailleurs de fonds que sont pour les titres médicaux les industriels du médicament assurent, en effet, peu ou prou, l’existence de la presque totalité des cent trente titres du Syndicat national de la presse médicale. Soit, au total, une diffusion de près de un million six cent mille exemplaires. On a souvent accusé les effets pervers de cette situation, supposant, non sans raison, que le caractère homogène des ressources publicitaires ne pouvait pas ne pas être sans conséquence sur le contenu rédactionnel. Aujourd’hui, la réalité est presque toujours différente. Les responsables de la presse médicale expliquent que le pouvoir des laboratoires, s’il existe bel et bien, se situe à un autre niveau : celui de la régulation des budgets publicitaires.

Ainsi, les 500 millions de francs de la  » publicité presse  » privilégient nettement les  » tabloïds  » (qui absorbent environ 60% de cette somme), journaux d’information médicale et générale d’apparition récente, au détriment des revues médicales de formation continue, nationales et régionales. Une situation d’autant plus difficile à vivre, pour certains titres, qu’une taxe sur la publicité pharmaceutique a été récemment instaurée et que, le nombre des médecins augmentant, les laboratoires se voient contraints d’augmenter leur budget  » visite médicale « , diminuant d’autant celui de la publicité « presse écrite ».  » L’industrie pharmaceutique, remarque néanmoins le docteur Pouletty, a eu l’élégance de ne pas toucher aux revues très spécialisées. «  

Qui a gagné ?

Médical s’imposera-t-il ? On confie, rue de la Croix-Nivert, ne pas être parvenu à établir avec tous les annonceurs les relations contractuelles espérées.  » Paradoxalement, dit-on, certains représentants de multinationales comprennent mieux nos problèmes que tes responsables des sociétés nationales.  »  » Un blocage, estime-t-on, dû en partie aux rumeurs malveillantes concernant notre mode de financement.  » L’équilibre financier est encore fragile. L’hebdomadaire de la médecine de famille devra franchir le cap des six premiers numéros avant de savoir si son projet rédactionnel aura les moyens de s’affirmer.  » Que le meilleur gagne ! « , lancent, souriants, les concurrents. »

Qui a gagné ? Et qui sont les meilleurs ? Un prochain Prescrire nous racontera-t-il, non loin de Luc Cifer, l’aventure de Médical ?

A demain

4 réflexions sur “Pour survivre « Prescrire » a reçu une subvention d’un million du ministère de la Santé

  1. Ca rime à quoi ( ou pour qui roulez-vous?) de parler d’ une subvention qui n’ a été vraie qu’ au démarrage de la revue, de 80 à 93 et n’ est plus vraie depuis?
    Prescrire est effectivement indépendant et actuellement et depuis + de 20 ans maintenant.

    • Pourquoi parler de « tenter une polémique » ? Pourquoi refuser de comprendre qu’il s’agit là du simple rappel d’un contexte historique (généralement méconnu voire oublié) et d’un hommage à cette revue ?
      Point n’est besoin d' »être » Prescrire pour l’apprécier. Et mieux vaut ne pas l' »être » pour, le cas échéant, pouvoir la critiquer.

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