Le régime de Vichy et la mort des malades mentaux : le souvenir du Monde (10 juin 1987)

Bonjour

Le Monde  daté du 18 février 2015 nous offre une révélation (Thomas Wieder): l’existence (et le contenu) d’une lettre de François Hollande datée du 11  février dernier. Le président de la République donne une réponse positive aux signataires d’une pétition lui demandant la « création d’un mémorial en hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy ». Rappelant que « plusieurs dizaines de milliers de personnes vulnérables »sont alors « mortes de faim, d’épuisement et de solitude » le chef de l’Etat fait sienne la cause des pétitionnaires : « Je partage votre volonté (…) qu’à ce délaissement la République n’ajoute pas le silence de l’oubli. Il est important que, dans les principaux lieux où cette tragédie s’est déroulée, des gestes puissent être effectués afin d’en rappeler le souvenir et d’en honorer les victimes. »

Demande massive

François Hollande précise qu’il répond à une demande massive : la pétition dont a été signée par 75 000 personnes. Bien informé Le Monde précise que cette liste comporte les noms « de personnalités connues et respectées » : l’anthropologue Françoise Héritier, Axel Kahn, les philosophes Edgar Morin et Julia Kristeva, les écrivains Tahar Ben Jelloun, Pascal Bruckner et Sylvie Germain, les journalistes Jean-Claude Guillebaud, Serge Moati et Patrick Poivre d’Arvor, les psychiatres Marcel Rufo et Serge Tisseron, mais aussi Philippe Pozzo di Borgo, Olivier Nakache et Eric Toledano, l’inspirateur et les réalisateurs du film Intouchables.

Incompréhension inquiète

D’autres sans doute grâce à l’action de l’anthropologue Charles Gardou. Enseignant à l’université Lumière-Lyon-II, c’est lui qui est à l’origine de la pétition publiée depuis novembre  2013 sur le site Change.org sous le titre  « Pour un mémorial en hommage aux personnes handicapées victimes du régime nazi et de Vichy ».

«  Le projet est né d’une incompréhension inquiète, a expliqué M. Gardou au Monde. Comment a-t-on pu laisser s’éteindre le souvenir de la mort de ces quelque 50 000 personnes ? C’est d’abord pour ne pas les oublier que nous avons lancé cet appel. Mais notre démarche n’est pas seulement tournée vers le passé. Rendre hommage à ces morts, c’est aussi dire quelque chose de notre temps présent, attirer l’attention sur le fait qu’on néglige trop souvent les plus vulnérables, rappeler qu’il n’y a pas de vies minuscules. »

L’Extermination douce

Comment ne pas voir là une bien belle initiative ?  C’est aussi une initiative qui va réveiller quelques mémoires. C’est que le sujet a déclenché bien des polémiques, et ce dans un passé pas très éloigné. Le Monde les évoque dans son édition du 18 février 2015. Il parle ainsi de la thèse, soutenue en 1980 du Dr Max Lafont, soutenue en  1981 et qui fut publiée six ans plus tard sous le titre « L’Extermination douce. La mort de 40 000 malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques en France sous le régime de Vichy (éd. de l’Arefppi, 1987) ». Le quotidien se souvient des attaques, violentes, dont fit l’objet le Dr Lafont de la part de  l’historien Henry Rousso, « spécialiste reconnu de l’Occupation ». Le Monde fait aussi état de certaines réticences actuelles : comme celle d’Isabelle von Bueltzingslœwen, collègue de M. Gardou à l’université Lumière-Lyon II, où elle enseigne l’histoire et la sociologie de la santé.

« Bouillie mémorielle »

« Auteure d’un livre fort documenté sur le sujet (L’Hécatombe des fous, Aubier, 2007), Mme von Bueltzingslœwen a elle-même refusé de signer la pétition :  » En soi, bien sûr, l’intention est honorable, mais je ne peux signer un appel qui, dans sa formulation ambiguë et bien qu’il s’en défende, dresse un parallèle entre ce qui s’est passé en France et en Allemagne « , explique l’historienne pour qui la démarche relève d’une forme de  » bouillie mémorielle «  » rapporte Thomas Wieder.

Claudine Escoffier-Lambiotte

Où l’on voit une  nouvelle fois à quel point les mémoires peuvent, longtemps après, continuer à alimenter les passions. Et puisqu’il s’agit là d’un travail de mémoire, et puisque c’est Le Monde qui est à la pointe de l’information, on ne peut que regretter qu’il omette le propre rôle qu’il a joué dans cette affaire. C’était en 1987, dans les éditions datées du 10 juin et sous la plume du Dr Claudine Escoffier-Lambiotte. Un ensemble de trois papiers démarrant à la Une et surtitré : « Quarante mille victimes dans les hôpitaux psychiatriques pendant l’Occupation Les asiles de la mort ». L’auteure écrivait notamment :

« Pour la première fois, une étude complète et détaillée est publiée sur un drame peu connu de l’Occupation : la mort de nombreux malades mentaux dans les hôpitaux psychiatriques français, victimes du froid ou de la malnutrition. Quarante mille victimes, d’après le docteur Max Lafont, qui rend compte de cette tragédie dans un ouvrage intitulé l’Extermination douce.

Lâcheté des psychiatres

En Allemagne, où l’eugénisme était au cœur de l’idéologie nazie, l’extermination fut systématique. En France, on laissa dépérir ces  » non-valeurs sociales « , selon une expression de l’époque, dans l’indifférence quasi générale d’un corps médical qui y voyait là un magnifique sujet d’étude scientifique…

Aujourd’hui encore, la lâcheté et l’inconscience de ces psychiatres, sous le régime de Vichy, apparaît difficilement explicable. En Allemagne, le 3 août 1941, l’évêque de Munster avait violemment protesté contre  » la terrible idéologie qui justifie l’extermination des innocents, qui permet le principe du meurtre de l’invalide, incapable de travailler, de l’infirme, du malade inguérissable et du vieillard « .  » Malheur au peuple allemand « , concluait-il. Deux médecins allemands, qui avaient activement participé à cette extermination, viennent d’être condamnés à Francfort à quatre ans de prison. En France, grâce à l’ouvrage du docteur Lafont, un voile se lève enfin sur la conspiration du silence qui a, jusqu’à présent, régné sur cet énorme scandale. »

 (Le Monde du 10 juin 1987)

Claudine Escoffier-Lambiotte (pas plus que Le Monde) n’usait alors fréquemment du terme scandale. Certains jugèrent alors que le quotidien du soir,  une fois encore, dépassait les bornes. Ses colonnes en conservent la trace. Tout cela date de moins de trente ans.

On a souvent reproché au quotidien de la rue des Italiens son penchant obsessionnel pour l’auto-référencement. Il serait assez regrettable qu’il oublie, aujourd’hui et sur un tel sujet, le rôle éclairant qu’il a pu jouer.

A demain

Une réflexion sur “Le régime de Vichy et la mort des malades mentaux : le souvenir du Monde (10 juin 1987)

  1. Georges Yoram FEDERMANN
    5 rue du Haut Barr
    67000 Strasbourg.
    Président du Cercle Menachem Taffel

    Strasbourg, le 11 décembre 2005.

    Nous nous battons depuis 1992, avec mon ami allemand le Dr Roland KNEBUSCH, et grâce à une idée originale de nos amis Bruno ESCOUBES, Jacques MOREL et Josiane OLFF-NATHAN qui se sont inspirés de la thèse de référence du Dr Patrick WECHSLER pour rappeler les forfaits réalisés au Struthof et à Strasbourg, en 1943.
    Par des représentants de ce qui était alors sans doute la meilleure médecine du monde.
    Nous avons été frappés au cours de nos recherches et de nos combats pour la reconnaissance de ces faits historiques par la prise de conscience que ce sont les médecins qui participent dès 1933 à la rédaction des premières lois raciales nazies (dont la stérilisation des sourds-muets); que c’est la profession qui adhère dans la plus grande proportion au nazisme et que se sont les médecins allemands qui cumulent le plus de prix Nobel de médecine jusqu’en 1933.
    Pour moi, les expériences du Struthof et d’ Auschwitz ne sont pas l’œuvre de médecins fous ni la conséquence d’un accident de l’histoire, ce serait fautif de ne retenir de ces tragédies que ce constat qui nous permettrait de nous situer définitivement, à partir de Nuremberg, du côté du « bien » , autorisés dès lors à dénoncer le « mal ».
    Les choses sont beaucoup plus nuancées et je ne peux m’empêcher de poser la question du lien existant entre « la meilleure médecine du monde » et la réalisation de ces forfaits.
    Les 2 éléments ne pourraient-ils pas être liés?
    Par ailleurs comment intégrer dans notre recherche de compréhension l‘incarnation la plus accomplie de l’idéologie médicale nazie que je situe, personnellement, plus encore au Struthof qu’à Auschwitz.

    Notre combat pour la reconnaissance des forfaits de nos collègues allemands ayant adhéré au nazisme trouve aujourd’hui une solennelle concrétisation grâce aux travaux de Hans-Joachim LANG que le Cercle Taffel avait accueilli en septembre 2003.

    Nous pensons aux victimes avant tout et sommes honorés de la présence de membres de leur famille .
    J’ai une pensée particulière pour Mme Nelly Sturm, fille d’ Elisabeth Klein, qui est représentée par sa fille Eva Bauer.

    Dans le cadre de notre travail nous nous sommes toujours attachés à associer tous les groupes sociaux, politiques ou religieux qui avaient été stigmatisés par les nazis: malades mentaux, sourds muets, Témoins de Jéhovah, homosexuels notamment et nous sommes battus pour lutter contre le relatif déni du génocide des Roms (Samudaripen en romani)
    L’Europe sociale ne se fera que si elle leur aménage une place digne .
    Je pense toujours, à leur sujet, aussi au petit Hurbinek de Primo Levi…

    Nous nous sommes aussi toujours attachés à associer les représentants des génocides du 20ème siècle: Arménie, Cambodge, Bosnie, Rwanda, Tchtétchénie.

    Vous savez, pour moi, ce que je lis des œuvres des déportés , je suis tenté de le prendre « au pied de la lettre » , tout comme ce qu’ils disent ou font.

    Les suicides de Levi et de Hautval me troublent…

    Cela peut se discuter, mais je fais référence à un passage précis du livre de Mme Stern (Le savoir déporté), aux pages 261 et 262 où elle raconte l’histoire « d’un rabbin guérisseur », rescapé d’Auschwitz, originaire de Pologne et installé en Israël qui « décide de quitter le pays » et qui déclare à ses malades « qui viennent pleurer »: « Ne vous en faites pas, allez à la synagogue et le premier à qui vous verrez, s’il retrousse sa manche, un petit numéro écrit sur le bras, allez vers lui, racontez-lui vos douleurs, et vous verrez,ça marchera très bien ».
    On trouve déjà l’histoire dans la communication de Mme Stern intégrée au numéro spécial de la revue Pardès 9-10/1989: Penser Auschwitz.
    C’est cette capacité et cette potentialité de guérisseur qui me touchent ;guérisseur des maux du monde sinon à quoi pourrait bien servir la Mémoire d’ Auschwitz ?

    Je profite de l’occasion pour essayer de préciser deux propositions d’expérience conceptuelle sur lesquelles je réfléchis
    La première est « l’identification aux victimes », non pas pour se réapproprier leur expérience et leur témoignage sacrés et se substituer à eux, mais pour sensibiliser les générations futures à ce qu’ont pu être les « appels », les Sonderkommandos, les Musulmans, le froid, la faim, la soif, le renoncement à la pudeur et à la solidarité, la puanteur,…

    Il y a un décalage entre ce que m’inspirent les lectures d’un côté, et de l’autre les témoignages qui finissent toujours par avoir quelque chose de « convenu » et qui peuvent « normaliser » l’impact d’Auschwitz sur nos jeunes aujourd’hui.
    Je pense à la mise en garde de Levi: « (…)il est également vrai qu’un souvenir trop souvent évoqué, et exprimé sous la forme du récit, tend à se fixer en un stéréotype, dans une forme confirmée par l’expérience, cristallisée, perfectionnée, ornée qui s’installe à la place du souvenir brut et grossit à ses dépens » (In Les naufragés et les rescapés , page 24.)

    La deuxième est « l’identification aux bourreaux » et notamment aux médecins à partir du principe que l’exercice de la médecine est universel et intemporel et de la proposition de Levi: « L’oppresseur reste tel, et la victime aussi: ils ne sont pas interchangeables, il faut punir et exécrer le premier (mais, si c’est possible, le comprendre ), plaindre et aider la seconde, mais tous deux, devant le scandale du fait qui a été irrévocablement commis, ont besoin d’un refuge et d’une protection, et ils vont instinctivement à leur recherche. Pas tous, mais les plus nombreux, et souvent pendant toute leur vie » (In Les naufragés et les rescapés, page 25.)
    Qu’aurions-nous fait nous-mêmes si nous avions été médecins en 1933 en Allemagne.?

    Notre mémoire d’ Auschwitz doit rester vivante .

    Qui en sera dépositaire quand tous les rescapés auront disparu ?

    Elle doit nous inciter à améliorer son enseignement et cela passe nécessairement par celui du contenu et de l’essence du procès de Nuremberg dans les facultés de médecine et de science en Europe.
    Il nous faut aussi espérer que l’on puisse remettre à chaque étudiant en 1ère année de médecine le rapport d’autopsie des professeurs Simonin, Fourcade et Piédeliêvre, daté du 15 janvier 46, qui décrit méticuleusement l’autopsie, réalisée à Strasbourg, de 17 sujets entiers, et de 166 segments de corps appartenant à 64 personnes au moins.
    17 matricules étaient déjà identifiés.
    Doit-on considérer cet emblématique drame comme un évènement anachronique ou en rechercher , en permanence, la modernité, en mettant de manière obsessionnelle la médecine au service des plus démunis et des traumatisés d’ aujourd’hui?

    J’aimerais terminer par une question: comment les centaines de milliers de sourds-muets stérilisés à partir de 1933 ont-ils pu témoigner et leur douleur être entendue?
    CELUI POUR QUI LE SOLEIL NE BRILLE PLUS
    IL N’ A PLUS BESOIN D’ AMOUR.
    COMBIEN DE CHAGRIN PLEURE POUR LUI,
    IL N’ A PAS BESOIN DE LE SAVOIR.

    HOMMES, LAISSEZ LES MORTS TRANQUILLES
    A VOUS APPARTIENT LA VIE
    CHACUN A BIEN ASSEZ A FAIRE
    A LEVER LE BRAS ET LE REGARD.

    LAISSEZ LES MORTS ILS SONT LIBRES
    DANS LE SABLE HUMIDE.
    VOUS, SORTEZ DE L’ESCLAVAGE,
    DE LA MISERE ET DE LA HONTE.

    UN COMBAT VAUDRAIT-IL DES LAURIERS,
    EPARGNEZ A LA MORT CES CADEAUX !
    MAIS REPRENEZ L’EPEE DU MORT
    ET MENEZ SON COMBAT JUSQU’A LA FIN.

    VOULEZ-VOUS FAIRE QUELQUE CHOSE DE BIEN
    POUR CEUX QUE LA MORT A RENCONTRES.
    HOMMES, LAISSEZ LES MORTS TRANQUILLES
    ET ACCOMPLISSEZ LEUR ESPOIR.

    ERICH MÜHSAM

    (poète et militant anarchiste allemand, né en 1878
    et mort en 1934 au camp de concentration d’Oranienburg)

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