Peut-on être euthanasié quand on est « fatigué de vivre » ? Réponse des médecins néerlandais

Bonjour

Les députés français lisent-ils l’anglais ? Si non qu’ils demandent à leur service de traduction. Car voilà (s’il ne s’agissait là d’un anglicisme) ce que l’on pourrait qualifier de belle opportunité.

Psychiatrie

D’une part la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale examine aujourd’hui  la proposition de loi (de plus en plus contestée sur les bancs de la majorité socialiste) signée Jean Leonetti et Alain Claeys sur la fin de vie. D’autre part le Journal of Medical Ethics  (groupe British Medical Journal) qui publie une étude de chercheurs néerlandais concernant l’attitude des médecins à l’égard des demandes d’euthanasie émanant de personnes souffrant de maladies psychiatriques, de démence, ou qui sont « fatiguées de vivre ». On trouvera ici le texte intégral de cette publication.

Ce travail a été dirigé par un groupe dirigé par Eva Elizabeth  Bolt, Department of Public and Occupational Health,  Expertise Center for Palliative Care, VU University Medical Center,  Amsterdam; ee.bolt@vumc.nl).

Pathologies

On sait que les Pays-Bas ont légalisé/dépénalisé en 2002 les pratiques de l’euthanasie et du suicide médicalement assisté (Euthanasia and physician-assisted suicide ou EAS) en les encadrant mais sans poser de véritables restrictions en termes d’indications médicales et de pathologies ouvrant à ces nouveaux droits. En pratique les médecins peuvent accepter ou refuser une demande d’EAS. Ce qui ne va pas sans soulever quelques sérieuses questions ni sans alimenter quelques vigoureuses polémiques au pays des moulins et des tulipes.

Cette liberté (médicale) de refuser est-elle ou non légitime ? Ne faudrait-il pas voir ici l’expression d’un insupportable pouvoir médical ?  Que valent les refus lorsqu’il s’agit de demandes de personnes connues pour souffrir d’une pathologie psychiatrique ou d’une maladie d’Alzheimer ? Ou qui sont tout simplement  fatigués de vivre    – who are tired of living  (1) ? Accepter au nom de la liberté de chacun à disposer de son existence ? Refuser au nom d’une certaine conception de la médecine et des obligations qu’elle confère? (2)

Gériatrie

Eva Elizabeth  Bolt et quatre de ses confrères ont voulu en savoir plus sur le sujet. Ils ont donc enquêté auprès de 2 269 médecins (généralistes, gériatres, et spécialistes), et ce entre octobre 2011 et juin 2012. Au final  1 456 médecins ont répondu (64 %). Près de 80 % (77 %) d’entre eux ont déjà reçu une demande d’euthanasie, les généralistes étant plus concernés que les gériatres et que les spécialistes. La majorité des médecins (86 %) qui ont répondu  estiment concevable d’accéder à une demande d’euthanasie ; 60 % l’ont déjà fait (et 28 % dans les douze derniers mois). Seule une minorité (14 %) juge inimaginable de pratiquer une EAS.

Actuellement, aux Pays-Bas, 72 % des personnes qui demandent une EAS souffrent de cancer et 19 % d’une autre pathologie somatique. Les personnes atteintes de démence représentent 4 % des demandes d’euthanasie, celles qui se disent simplement « lasses de vivre » 3 %, et celles qui présentent une pathologie psychiatrique  2 %.

Morale personnelle

« Cette étude montre qu’une minorité de médecins néerlandais médecins trouvent qu’il est concevable d’accorder  une EAS émanant d’un patient présentant une maladie psychiatrique, une démence ou qui est fatigué de la vie, concluent les auteurs.  Pour les médecins EAS qui trouvent ceci inconcevable, des arguments  juridiques et des objections morales personnelles doivent probablement jouer un rôle. »

Qu’est-ce qu’une « minorité » de médecin ? « Ils ne sont que 34 % à trouver envisageable l’EAS pour les maladies psychiatriques, 40 % pour les démences précoces, 33 % pour les démences avancées avec comorbidités ou sans (29 %) et 27 % pour la lassitude de vivre. Seulement 7 % des médecins ont réalisé une EAS pour un autre motif qu’un cancer ou une grave maladie » observe, en France, Le Quotidien du Médecin (Coline Garré) sans que l’on sache si cette formulation constitue un début de commentaire en faveur de cette pratique.

Les auteurs néerlandais notent quant à eux que si les convictions religieuses des médecins peuvent avoir un rôle dans leurs choix ce n’est pas le cas de leur formation (ou non) dans la pratique des soins palliatifs. Ce qui peut rassurer. Ou pas.

A demain

(1) Précisions sur ce point fournies par les auteurs néerlandais :

“Being tired of living is defined as suffering caused by the prospect of having to continue living with a very poor quality of life, not predominantly caused by a physical or psychiatric disease, leading to a persistent death wish. Jurisprudence in 1994 states that a patient who is tired of living can suffer unbearably if the patient experiences it as such. However, jurisprudence in 2002 adds that, in order for a physician to be able to assess the extent of suffering, the main cause of suffering must be medical. Recently, the Royal Dutch Medical Association (KNMG) published a position paper stating that there must be medical grounds for suffering, but these medical grounds need not necessarily be the main cause of suffering. Although some cases of EAS have been reported (and approved) in patients who suffered unbearably from an accumulation of factors or conditions, no cases in which suffering was not predominantly caused by medical grounds have been reported.”

(2) Les personnes qui, à divers titres, sont concernées par l’affaire Vincent Lambert et par la décision du Conseil d’Etat de permettre l’arrêt de la nutrition et de l’hydratation des personnes en état de conscience minimale (ou en état végétatif chronique) prendront connaissance avec intérêt de cette publication du Journal of Medical Ethics intitulée  ‘’Withdrawing artificial nutrition and hydration from minimally conscious and vegetative patients: family perspectives’’ . Elle est  disponible  à cette adresse : http://jme.bmj.com/content/41/2/157.full

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