Oliver Sacks va mourir. Il le sait et il nous parle, sans larmes. Lisez-le, dans The New York Times

Bonjour

19 février 2015. Un appel téléphonique d’un confrère et ami de la télévision française: un conseil de lecture. Toujours écouter les amis. Un choc. Vous pouvez l’expérimenter  ici : ‘’My Own Life. Oliver Sacks on Learning He Has Terminal Cancer’’. Le New York Times le publie  dans ses pages opinions. Demain l’auteur sera dans les pages nécrologiques. Il le sait. Il l’écrit. Lire cette tribune, c’est aussitôt vouloir faire lire cet hymne à la vie, à l’amour, à la médecine, à l’écriture.

Awakenings

Nous connaissons tous, de nom, le Dr Oliver Sacks. Certains ont lu le livre qui en a fait une star au firmament des médecins qui osent écrire : « L’Homme qui prenait sa femme pour un chapeau » (trente ans déjà). Sans parler d’Awakenings. De ces médecins qui savent écrire et avoir du succès sans pour autant se renier. Ce n’est pas si fréquent. Né à Londres, neurologue aux Etats-Unis et vulgarisateur international hors pair des lésions cérébrales et de leurs traductions comportementales. Son œuvre est, pour partie, une version actualisée et accessible de celle Paul Broca (1824-1880). C’est aussi un partage écrit sans égal entre celui qui soigne et celui qu’il soigne. Des cas clinique traduit par un humaniste.

Dans les 2%

Que nous dit, cette fois, le Dr Sacks ? Qu’il a 81 ans et qu’il y a un mois encore il se sentait en pleine forme, nageant comme au premier jour. Qu’il vient d’apprendre qu’il souffrait désormais de métastases hépatiques. Qu’on lui avait diagnostiqué –  il y a neuf ans-  une tumeur rare de l’œil, un mélanome oculaire. Qu’il avait été correctement soigné et qu’il était, depuis, aveugle d’un œil. Et qu’il fait désormais partie des 2% de malades chez qui cette lésion métastase.

Que nous dit-il encore ? Qu’il est reconnaissant envers toutes celles et ceux qui lui ont offert neuf années de vie  en bonne santé. Mais que  les aiguilles ont tourné et que, désormais, il est face à la mort. On freinera peut-être la progression hépatique. On ne la contiendra pas durablement.

« My Own Life »

Il nous dit encore que c’est à lui et à lui seul, désormais de choisir comment passer le temps qui lui reste à vire. Et qu’il se souvient de David Hume (1711-1776), qui, après avoir appris qu’il condamné (une tumeur intestinale, il avait  65 ans), a écrit une courte autobiographie. En un seul jour du mois d’avril 1776. Il l’avait intitulé « My Own Life ». On peut lire ce texte ici.

Oliver Sacks nous résume ce qu’il est parvenu à réaliser durant les neuf années qui viennent de s’écouler. Une période riche en travail et en amour. Cinq livres et une autobiographie complétée. Hume terminait la sienne en s’auto-analysant : « doux, maître de moi-même, d’une humeur gaie et sociale, capable d’amitié mais très peu susceptible de haine, et très modéré dans toutes mes passions. » Ce n’est pas la vision que Sacks a de lui-même.  Et pourtant il se retrouve dans une phrase de ce philosophe britannique des Lumières. Elle concerne, à l’approche de la mort, la sensation de détachement de la vie :

“It is difficult to be more detached from life than I am at present.”

Bonnes mains

Et pourtant, dans le même temps Oliver Sacks nous dit se sentir intensément vivant. Et il entend bien l’être plus encore dans le temps qui lui reste, approfondir ses amitiés, pour mieux dire adieu à ceux qu’il aime, écrire et écrire encore, voyager s’il en a la force. Aller plus loin dans la profondeur de sa conscience et des ses fonctions intellectuelles. Plus d’espace pour l’accessoire, se concentrer sur ses amis et son établi.

Arrêt du rituel télévisuel et tant pis pour les arguments pour ou contre le réchauffement climatique. Aucune indifférence, un détachement irrépressible. Et ce vieux médecin dire se réjouir de voir les talents de ses jeunes confrères (y compris celui qui le biopsie) avec qui l’avenir est entre de bonnes mains.

Intercourse

Sacks écrit encore mille et une autre choses dans (et entre) les lignes que lui offre le New York Times. Il faut le lire, les faire lire. Il ne dit pas qu’il est sans craintes, loin de là. Il dit avoir aimé et avoir été aimé. Il a donné et on lui a donné. Il a lu et voyagé, pensé et écrit. Il va plus loin encore. Des mots que l’on ne traduirait pas sans trahir – et auxquels rien ne saurait être ajouté :

‘’I have had an intercourse with the world, the special intercourse of writers and readers. Above all, I have been a sentient being, a thinking animal, on this beautiful planet, and that in itself has been an enormous privilege and adventure.’’

A demain

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