Ebola et favipiravir en Guinée forestière : l’heure est venue de redescendre sur terre

Bonjour

On le pressentait, les preuves sont là : l’antiviral japonais favipiravir ne fait pas de miracles contre l’infection par le virus de la fièvre Ebola. Il faut en prendre acte. Sans oublier de revenir sur l’emballement politico-médiatique français de ces dernières semaines. Et comprendre  les véritables raisons qui ont malheureusement pu conduire à ne pas respecter les règles de la communication scientifique et médicale (1). Pour quels bénéfices, in fine ?

Late breaker

Les dernières informations médicales sur ce chapitre doivent être présentées à Seattle où la Conference on Retroviruses and Opportunistic Infections (CROI) 2015 vient de s’ouvrir. Elles le seront, à titre « préliminaire » mercredi 25 février en late breaker (2). En réalité elles sont d’ores et déjà disponibles : l’attente créée par les responsables scientifiques et politiques français était telle que l’Inserm a décidé de les donner avec un nouvel embargo : mardi 23 février, minuit, heure de Paris. On peut les retrouver sur le site de la salle de presse de l’Inserm.

Deux informations

Résumé officiel: les données préliminaires de l’essai clinique JIKI, qui teste l’efficacité du favipiravir pour réduire la mortalité liée à Ebola, donnent deux informations importantes :

.une absence d’efficacité chez les personnes qui arrivent aux centres de soin avec un niveau très élevé de réplication virale et qui ont déjà des atteintes viscérales graves,

. et des signes d’efficacité encourageants chez les personnes qui arrivent dans les centres de soins avec un niveau élevé ou moyen de réplication virale et qui n’ont pas encore développé de lésions viscérales trop sévères.

Recadrer

C’est intéressant mais c’est peu comme dit la phrase suivante : « avec cette catégorisation en deux groupes, on comprend beaucoup mieux la maladie à virus Ebola, et on peut recadrer la place des monothérapies antivirales dans l’arsenal thérapeutique contre la maladie ».

En pratique cet essai a été mené se déroule dans quatre centres de traitements Ebola à Guekedou, Nzérékoré, Macenta et Conakry. Dans ces centres, les adultes et enfants de plus de un an présentant un test PCR Ebola positif et acceptant de participer (pour les mineurs : consentement parental), reçoivaient un traitement par favipiravir pendant dix jours en plus des soins de base. (Le favipiravir se présente sous la forme de comprimés de 200 mg (les comprimés peuvent être dissous dans une boisson).

Comité indépendant

L’essai JIKI était suivi par un comité indépendant de surveillance, qui s’est réuni les 11 décembre 2014, 5 janvier, 14 janvier et 26 janvier 2015. « Lors de cette dernière réunion, le comité a autorisé les investigateurs à publier les données intermédiaires, jugeant qu’elles contenaient des messages à partager rapidement avec la communauté internationale » précise l’Inserm.

Ces messages, obtenus chez les 80 premiers participants (69 adolescents ou adultes, et 11 enfants) sont les suivants :

– 42% des participants sont arrivés dans les centres de soin avec un test PCR très positif (« cycle threshold », CT, <20) reflétant une charge virale très élevée. Parmi ces patients, 81% avaient une insuffisance rénale réfractaire et 93% sont décédés. Dans les trois mois précédant la mise en place de l’essai, la mortalité parmi les personnes se présentant avec les mêmes caractéristiques était de 85%.

– 58% des participants sont arrivés dans les centres de soin avec un « cycle threshold », CT, >20, reflétant une charge virale très élevée.

Très peu probable

Parmi ces patients, 42 % avaient une insuffisance rénale mais seuls 15% sont décédés. Dans les trois mois précédant la mise en place de l’essai, la mortalité parmi les personnes se présentant avec une CT >20 était de 30%.

Plus important, les auteurs de ce travail préviennent : « La comparaison entre l’essai et les données précédant l’essai montre qu’il est très peu probable qu’on puisse prouver ultérieurement que la monothérapie par favipiravir réduise la mortalité dans cette population en stade avancé ».

Ils ajoutent, prudemment : « La comparaison entre l’essai et les données précédant l’essai laisse donc espérer que la monothérapie par favipiravir puisse réduire la mortalité dans cette population en stade moins avancé. »

Plus tôt possible

Puis ils concluent : « Ces données préliminaires encouragent :
– à poursuivre l’essai en s’attachant à donner le traitement par favipiravir le plus tôt possible après le début des symptômes, de façon à traiter des malades chez lesquels la multiplication virale est contrôlable et qui n’ont pas encore développé de lésions viscérales trop sévères (notamment rénales) ;
– à explorer d’autres options thérapeutiques pour les patients qui se présentent dans les centres de traitement à un stade trop avancé de la maladi
e ».

Comment, à partir des mêmes chiffres, a-t-on pu en arriver, à un communiqué de presse de l’Elysée daté du 4 février puis à un autre signé de Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes, et Geneviève Fioraso, secrétaire d’Etat chargée de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ? Pourquoi prendre le risque politique de vanter les espérances d’un essai très préliminaire dont on savait qu’il n’était que d’une portée très limitée ?

Partenaires et financiers

Il aura fallu, avant de communiquer, s’entendre avec les financiers et les partenaires. Cet essai, promu par l’Inserm est financé par la Commission Européenne dans le cadre du projet européen REACTION de l’Initiative Horizon 2020. Il est aussi soutenu par deux ONG, Médecins Sans Frontières (MSF) et Alliance for International Medical Action (ALIMA), par deux réseaux de laboratoires, Belgian First Aid & Support Team (B-FAST) et European Mobile Laboratory (EMLab), la Croix Rouge Française, et le Service de Santé des Armées.

Il faut ici décrypter au microscope diplomatique électronique la somme des commentaires  (3). Observer aussi que la firme japonaise  Toyama Chemical productrice du favipiravir (commercialisé comme antigrippal) et partenaire de l’essai n’a pas, ici, souhaité communiquer.

Et maintenant ?

« La grosse question c’est de savoir si le projet va pouvoir aller au bout, observe sur son blog notre confrère Jean-Daniel Flaysakier (France Télévisions), présent à Seattle. L’organisation des fuites, à l’insu des chercheurs, sur les résultats préliminaires a ru un effet immédiat : la demande par le président guinéen de la mise à disposition du médicament pour tout le monde. Une mise à disposition alors qu’on n’est encore certain de rien et qu’on n’a pas pu mettre encore en place des moyens de surveillance efficaces. S’ajoutent à cela des volontés politiques difficilement compatibles, en l’état actuel, avec une bonne mise en place des outils d’évaluation. Les difficultés politiques locales et l’approche d’élections présidentielles ne sont pas faites pour rassurer un certain nombre de parties prenantes dans cette étude. »

Il ajoute : « pourtant mêmes limitées, les guérisons ont un impact important sur une population qui, bien souvent, a refusé de se rendre dans les centres de soins et n’a pas hésité à agresser et tuer des humanitaires venus dans les villages selon eux  »contaminer les enfants dans les écoles » ».

A demain

(1) On verra ici, pour mémoire : « Ebola : l’affaire du favipiravir ou quand le politique bafoue les règles scientifique » (6 février 2015) ; « Ebola : pourquoi ce secret concernant l’essai franco-japonais mené en Guinée » (11 décembre 2014 ») » ; « Ebola : jusqu’où peut-on ne pas respecter l’éthique (à propos de l’essai « favipiravir ») ? » (22 septembre 2014).

(2)  » Favipiravir in Patients with Ebola Virus Disease: Early Results of the JIKI trial in Guinea »Conference on Retroviruses and Opportunistic Infections (CROI).

Daouda SISSOKO1, Elin FOLKESSON2, M’lebing ABDOUL3, Abdoul Habib BEAVOGUI4, Stephan GUNTHER5, Susan SHEPHERD3, Christine DANEL3, France MENTRE6, Xavier ANGLARET1, Denis MALVY1

1 Inserm U897, University of Bordeaux, France; 2Médecins Sans Frontières (MSF), Belgium; 3 Alliance for International Medical Action (ALIMA), France; 4 Centre de Formation et de Recherche en Santé Rurale de Maférinyah, Guinea; 5 Bernhard-Nocht-Institut für Tropenmedizin, Germany; 6 Inserm U1137, Paris Diderot University, France.

(3) Voici les commentaires officiels:

Inserm (Yves Levy, président directeur général) « Ces résultats d’un essai non comparatif doivent être confortés sur un plus grand nombre de malades. Ils ouvrent cependant d’autres voies thérapeutiques, par des associations de médicaments, surtout chez les malades plus avancés. Enfin ils montrent que la place de la recherche est entière pour répondre à une crise sanitaire. Il faut souligner la qualité de la collaboration Guinéenne et Française, le rôle pionnier de MSF dans cette recherche, la qualité du partenariat avec toutes les ONG concernées, et la réactivité de la Commission Européenne sans lesquels ces progrès n’auraient pas pu être obtenus. »

Médecins Sans Frontières (Dr Bertrand Draguez, directeur médical) : « MSF est heureux de voir que le favipiravir semble avoir un effet positif chez certains patients souffrant du virus Ebola. Mais il semble aussi que les patients les plus vulnérables, ceux qui ont le plus de risques de décéder de la maladie, ne bénéficient pas du tout des effets du favipiravir. Ceci et le fait qu’il ne s’agit que de résultats préliminaires, font qu’il est bien trop tôt pour commencer à utiliser le favipiravir en dehors du cadre d’un essai clinique. La recherche sur le favipiravir, et sur d’autres traitements potentiels contre le virus Ebola, doit être poursuivie et MSF est prêt à jouer un rôle dans ces essais cliniques

Alliance for International Medical Action (Augustin Augier, secrétaire général : « Ces résultats encourageants vont permettre de renforcer le lien de confiance entre les populations touchées par la maladie Ebola et le système de santé car enfin, même si c’est incomplet, une solution thérapeutique est disponible. C’est un pas important pour éteindre les dernières poches de l’épidémie. »

Commission européenne (commissaire Carlos Moedas) : « (…) ravi des résultats encourageants de l’un de nos projets soutenu par l’Union Européenne pour affronter Ebola Nous disposons désormais des premiers indices que le traitement « favipiravir » serait efficace contre la maladie au stade précoce. Si cela est confirmé par l’étude clinique toujours en cours, ce traitement serait le premier à être déployé pour lutter contre cette maladie mortelle. Ces résultats montrent également le succès de la réaction rapide de la Commission Européenne, qui soutient depuis le début de l’épidémie Ebola, la recherche urgente sur plusieurs traitements potentiels contre Ebola via les fonds du programme Horizon2020. Ceci est un incroyable exemple de ce que les meilleurs scientifiques peuvent réaliser, avec le soutien de l’UE, quand il y a tant en jeu. Cela montre comment le financement par l’Union Européenne peut conduire à des découvertes qui sauvent des vies et qui sont le résultat d’une coopération rapide, européenne, internationale et industrielle. »

Une réflexion sur “Ebola et favipiravir en Guinée forestière : l’heure est venue de redescendre sur terre

  1. Ceux qui font de la communication racontent n’importe quoi, on le sait très bien l’info est complètement déformée.
    Quand on suit réellement le sujet depuis le début, à partir de sources fiables, on n’attendait pas plus de cet antiviral. Il répond au contraire à ce que l’on attendait de lui ; et ce n’est pas parce que qqmédia qui ne recherchent que le sensationnel et l’absence d’effort suivent n’importe quel communiqué qu’il faut s’attaquer à un traitement qui répond exactement à ce qu’on attendait de lui.

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