Crash du 320 : le spectre du pilote suicidé, l’identification des corps multi-fragmentés

Bonjour

La mort, par déferlantes. Avec son corollaire médiatique : une overdose d’enchaînements émotionnels. Une saturation. Même RMC-BFMVTV semble demander grâce.

Peu après les douze coups de midi  la France est entrée, le 26 mars, dans une nouvelle dimension de l’horreur tragique par procuration Tous les projecteurs se tournent, désormais, vers le copilote de l’Airbus 320 de la Germanwings qui s’est écrasé le 24 mars peu avant midi. Ce crash a fait 150 victimes. Et il y aurait un responsable parmi elles : 149 victimes plus une autre, la cible de toutes les interrogations, de tous les vertiges.

« Volontairement précipité…»

Ce copilote aurait  « volontairement précipité l’avion contre la montagne, alors qu’il se trouvait seul dans le cockpit de l’appareil après avoir refusé d’en rouvrir la porte au commandant de bord, sorti pour aller aux toilettes ».

Comment entendre ? Comment comprendre ? Andreas Lubitz , 28 ans, n’était « pas répertorié comme terroriste ». Etait-il dépressif ? L’enquête et les psychiatres le diront peut-être. Pour l’heure Brice Robin,  procureur de la République de Marseille  confirme et complète  officiellement les informations initialement données, dans la nuit,  par The New York Times, sur la base des éléments contenus dans la première boîte noire de l’appareil – celle qui enregistre tous les sons du cockpit. Pourquoi le New York Times ? L’enquête de le dira pas.

« Il n’avait aucune raison … »

Une chose est audible nous dit-on : Andreas Lubitz, refuse de rouvrir la porte au commandant de bord sorti momentanément du cockpit. Puis il a actionné les commandes activant la descente de l’appareil, a explique le procureur de la République qui diligente l’enquête. « Il n’avait aucune raison d’empêcher le commandant de bord de revenir dans la cabine de pilotage », a insisté le procureur. Le copilote, de nationalité allemande, « a volontairement permis la chute de l’avion » jusqu’au crash sur Alpes-de-Haute-Provence. Volontairement permis la chute de l’avion… Comment traduit-on ?

Le procureur a quelques certitudes : ce copilote avait la capacité et était apte à conduire l’avion ;  il travaillait depuis quelques mois seulement et avait une centaine d’heures sur cet appareil. « Durant les dernières 8 minutes, il y a eu de nombreux appels en provenance de la tour de contrôle de Marseille. A ces nombreux appels, il n’y a eu strictement aucune réponse »  a encore décrit le procureur. Ce n’est pas fini : jusqu’au bout on entend  « la respiration » du copilote que les enquêteurs qualifient de « normale ». Le copilote était donc « vivant » au moment de l’impact… Comment traduit-on ? (1)

« Morts instantanées »

Le procureur de la République : la mort des passagers « a été instantanée ». « Nous n’entendons des cris qu’à la fin, dans les toutes dernières minutes » … On ne traduit plus.

Et maintenant ? Le procureur de la République dit « réfléchir à une requalification de l’enquête ». Celle-ci avait été  ouverte dans un premier temps pour « homicides involontaires ». Et demain ? Comment le droit traduit-il l’indicible ?

Avant sa conférence de presse, le procureur s’était entretenu avec les proches et les familles des 150 victimes, arrivés dans la matinée à l’aéroport de Marseille-Marignane. Parmi elles figuraient les proches du copilote.

Prélèvements d’ADN

Sur le lieu du crash, à proximité de la Seyne-les Alpes (Alpes de Haute-Provence), les opérations de recherche ont repris jeudi à 7H45 pour retrouver des corps et le deuxième boîte noire de l’A320. Les prélèvements d’ADN sur des familles pour permettre l’identification des corps « vont commencer cet après-midi », a indiqué la gendarmerie. Sur le lieu de l’accident, à 1.500 mètres d’altitude dans une zone difficile d’accès, plus de 300 gendarmes, 280 policiers, une centaine de sapeurs-pompiers, 70 chasseurs alpins venus de Gap, ainsi qu’une dizaine de médecins-légistes, sont mobilisés depuis mardi pour les opérations de recherche et d’enquête.

« L’identification est indispensable et on doit commencer par cela, mais cela ne se fera pas en cinq minutes, cela prendra plusieurs semaines», a d’ores et déjà prévenu Brice Robin,  le procureur de la République de Marseille.

Morcellements

« Mes confrères de médecine légale sont aujourd’hui confrontés aux difficultés que nous avions rencontrées après la catastrophe du crash de l’Airbus A 320 au Mont Saint-Odile, a expliqué à Slate.fr le Pr Patrice Mangin (Centre hospitalier universitaire vaudois, Lausanne) qui, en 1992 dirigeait le département de médecine légale du CHU de Strasbourg.  Ces difficultés résident notamment dans le morcellement des corps auquel il faut, cette fois, ajouter l’altitude et la configuration du terrain alpin qui vont grandement compliquer leur tâche ».

Comme dans le cas du vol  AH 5017 de la compagnie Air Algérie  (un  McDonnell Douglas MD-83 qui s’était écrasé le 24 juillet 2014 dans le centre du Mali avec 116 personnes à son bord ; causes inconnues à ce jour) les premiers témoignages convergent pour évoquer la « pulvérisation » de l’appareil et des corps des victimes. « Tout est pulvérisé, il n’y a plus rien de discernable. On ne voit rien, on ne peut même pas distinguer un avion », a ainsi déclaré le lieutenant Eric Sapet du groupe montagne des sapeurs-pompiers des Alpes-Maritimes. Il en va de même des restes humains.

11 Septembre

« Dans un tel cas de figure l’exemple qui vient à l’esprit est celui des crashs du 11 Septembre sur les Twin Towers de New York où les corps des victimes étaient multi-fragmentés du fait de la violence des impacts. Certains évoquent même, de manière imagée, des corps comme ‘’vaporisés’’, explique le Pr Mangin, directeur du Centre universitaire romand de médecine légale (Lausanne). Dès lors  les identifications reposent pour l’essentiel sur l’ADN. Les chances de succès dépendent de la capacité des enquêteurs à collecter le maximum d’échantillons représentatifs des passagers et de l’équipage de l’avion. » Des difficultés similaires avaient été rencontrées par les médecins légistes après le crash du vol MH17 de Malaysian Airlines en Ukraine (Boeing 777 ; 17 juillet 2014 ; 283 passagers et 15 membres d’équipage).

« Dans ce type de situation les premières difficultés rencontrées par les médecins légistes ne sont pas d’ordre technique mais plutôt de nature politique et médiatique, précise le Pr Mangin.  Alors qu’il nous faut agir au plus vite des pressions de différentes origines viennent souvent, en pratique, compliquer notre travail. Or, l’expérience acquise lors de différentes catastrophes le démontre : il faut impérativement que le ramassage des corps soit fait de la manière la plus méthodique possible ce qui peut prendre beaucoup de temps.»

Recoupements

Dans le cas de l’Airbus de la Germanwings  l’identification des fragments corporels et la reconstitution des corps sera  une entreprise de grande ampleur. Elle nécessitera des prélèvements sanguins effectués sur des proches de chacune des victimes. C’est à partir de ces prélèvements sanguins que l’on peut, par recoupement procéder à des identifications par comparaison des profils des empreintes génétiques.

 «Depuis une vingtaine d’années, les techniques d’identification par empreintes génétiques ont considérablement progressé, les méthodes se sont simplifiées, résume le Pr Mangin. Les protocoles se sont standardisés, comme ceux mis au point par Interpol (2). Les difficultés sont évidemment proportionnelles à la situation du terrain, au nombre des victimes et à leurs différentes nationalités. » Les résultats génétiques peuvent désormais être obtenus très rapidement. Ils viennent compléter les données issues des techniques conventionnelles que sont l’analyse des empreintes digitales et les caractéristiques dentaires.

Dimensions psychologiques

Les méthodes secondaires sont le relevé des caractéristiques physiques, les observations médicales ainsi que les indices matériels et les vêtements trouvés sur les corps.  Les légistes recueillent aussi tous les éléments possibles auprès des proches (bijoux, interventions chirurgicales, prothèses dentaires, oculaires ou auditives, taille,  poids, couleur des cheveux et des yeux, tatouages, grains de beauté). Une synthèse de l’ensemble des données est ensuite réalisée qui permet de restituer les corps aux familles des victimes, parfois seulement plusieurs semaines après la catastrophe.

 « C’est là un travail long, complexe et indispensable durant lequel les médecins légistes ne sont pas seuls, précise le Pr Mangin. Nous sommes ici aidés par des spécialistes de différentes disciplines. Dans tous les cas la dimension psychologique est essentielle. »

A demain

(1) On lira ici, sur Slate.fr,  l’article de Jean-Marie Pottier sur les précédents connus de suicides de pilotes d’avion.

(2)  Guide sur l’identification des victimes de catastrophes – Interpol

Ce texte reprend en partie une chronique publiée sur Slate.fr

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