Crash: Andreas Lubitz, les vertiges du suicide chez un copilote angoissé

Bonjour

« Le suicide est  l’action de celui qui se tue lui-même». Littré le dit, qui ne se trompe jamais. Que dire, alors, de celui qui se tue en entraînant dans la mort cent quarante-neuf personnes ? Question qui s’ouvre sur le vide des vivants. Nous sommes ici aux antipodes du suicide altruiste. Où l’on retrouve, bras dessus  bras dessous, la mort et la folie.

Rhénanie-Palatinat

A l’heure où nous écrivons ces lignes des enquêteurs, dans l’ouest de l’Allemagne, effectuent des perquisitions aux deux domiciles d’Andreas Lubitz, 28 ans. Andreas habitait encore, parfois, chez ses parents, petit pavillon allemand de Montabaur (Rhénanie-Palatinat). Que trouveront-ils, ces enquêteurs, dans les chambres de cet homme ? (1)

Une image d’Andreas Lubitz fait le tour du monde et la Une de tous les quotidiens. Assis, romantique, sur la rive d’un fleuve, souriant aux anges. Où est-il ? Que veut-il nous dire ? Veut-il dire ? Prendra-t-il, dans quelques minutes, le célèbre pont auquel il tourne le dos ? Quel est son Eldorado ? Y a-t-il quelqu’un  derrière l’appareil photo ? Cette photo est celle de sa PageFacebook. Celle qu’il voulait donner de lui au monde ? « On » a désactivé sa page. Elle est partout.

Donner la mort

Les médias disent déjà tout de lui. Ou presque, comme la BBC. De même que Wikipedia engrange et engrange tout ce qui s’écrit sur la catastrophe. Comme les voisins qui, comme toujours, ne parlent que de la surface visible des choses. Un jeune homme sportif, « très compétent », serviable, qui avait toujours rêvé de voler, un jeune homme   apparemment sans histoires. Et puis la boucle qui nous dit l’exact contraire : un copilote qui refuse d’ouvrir la porte de la cabine de pilotage au commandant de bord de retour des toilettes, un fou qui actionne les commandes activant la descente de l’appareil, un malade qui inverse le sens de sa vie, qui ne rêve plus de voler, qui donne la mort en percutant les Alpes.

« Il n’avait aucune raison d’empêcher le commandant de bord de revenir dans la cabine de pilotage », a expliqué au monde entier le procureur de la République de Marseille. « Il a volontairement permis la chute de l’avion » a –t-il insisté. « Il était vivant au moment de l’impact » a-t-il encore ajouté. La preuve : « on l’entend respirer ». La vie comme une oxygénation forcée est une définition donnée par un romantique allemand.

Raison raisonnante

Qu’en sait-il, le procureur de la République française ? Que sait-il de des raisons qui ont conduit Andreas Lubitz à s’emmurer en plein vol ? Que sait-il de l’exercice de la volonté de cet homme qui respire encore ? Et que nous diront les experts psychiatres à qui la justice demandera de dire la vérité psychiatrique, cette traduction d’un langage inaudible à la raison raisonnante des procureurs  ?

Die Leiden des jungen Werthers. On sait, au moins depuis Goethe que le suicide n’est pas tout, que sa mise en scène est peut-être l’essentiel pour ceux qui restent et qui ne peuvent faire autre chose que vouloir comprendre ?

Fièvre de Werther

On connaît la trame et la tragédie de Werther,  jeune homme qui se promène dans la nature pour la dessiner car il se croit artiste, qui est invité à un bal au cours duquel il rencontre une jeune femme prénommée Charlotte,  engagée à Albert et dont il tombe immédiatement amoureux. On connaît la fin.

La Nature, l’Amour, la Mort. Le romantisme en Allemagne, une réinvention de la tragédie grecque, une fureur contagieuse de l’autre côté du Rhin puis dans cette Europe qui attendait la Révolution française. Ce sera la « fièvre de Werther » Des femmes se retrouvaient en Charlotte, des hommes en Werther : costumes jaune et bleu, comme la tenue de bal de Werther, robes roses et blanches, comme Charlotte. Et suicides en chaîne.

Au-delà de l’entendement

Andreas Lubitz, 28 ans,  avait commencé à travailler en septembre 2013 pour Germanwings, filiale low cost de Lufthansa. Il  n’avait à son actif  que 630 heures de vol, n’était « pas répertorié comme terroriste » selon les autorités allemandes.  Aucun amour connu.  On évoque un burn out, un épisode dépressif, un passage à vide. La Lufthansa le savait. La Lufthansa n’en a rien fait. On entend, déjà, dans l’ombre, les assureurs et les avocats.

« Cette tragédie prend une dimension totalement inconcevable, a réagi la chancelière Angela Merkel dans une courte déclaration à la presse. Cela va au-delà de l’entendement. » C’est très exactement cela.

« Un désespéré narcissique qui aurait prémédité son acte insensé au point d’emporter avec lui dans la mort 144 passagers et cinq membres d’équipage ? Un déséquilibré dont les troubles de la personnalité n’avaient pas été détectés ? Ou un homme ordinaire victime d’un coup de folie soudain ? » interroge, ce matin, Libération (Pierre Alonso, Eric Favereau, Jean-Christophe Féraud et Nathalie Versieux). Pour tenter d’éclairer la part d’ombre du copilote le quotidien a interrogé un sachant des inconscients. 

L’ombre de « Moloch » ?

«Quand on se suicide, c’est dans l’immense majorité des cas en solitaire, note Daniel Zagury, expert auprès des tribunaux et psychiatre des hôpitaux. Mais il y a aussi des suicides dans une sorte d’apothéose, pour marquer l’histoire : la personne va tuer massivement. Ce n’est pas de la haine contre un sujet, mais une haine indifférenciée. C’est cela, l’indifférence absolue au sort d’autrui.»

Libération : Mais la dépression, si dépression il y avait, peut-elle conduire à transformer un jeune homme en Moloch ?

«Une dépression mélancolique, cela se voit. La personne est ralentie, triste, elle parle peu, tout le monde le constate. On n’est probablement pas dans ce cas-là»,suggère Daniel Zagury, qui suspecte «des processus psychiques beaucoup plus masqués». Sans se risquer plus avant. Pour lui, le passage à l’acte peut être lié «à des facteurs conjoncturels que l’on découvrira plus tard». Mais même dans ce cas, «dans le fond, il y a quelque chose de très secret, clivé, ancien, masqué aux autres». Quand à la crise passagère, le psychiatre n’y croit pas: «On imagine une détermination absolue, et cela ne renvoie pas un acte impulsif du moment : l’ensemble de ses forces psychiques ont été mobilisées sur cette action.» Alors peut-être Andreas Lubitz était-il «déjà mort dans sa tête».

Club de vol à voile

Mort dans sa tête, mais respirant toujours, au-dessus du massif de l’Estrop, entre Digne-les-Bains et Barcelonnette. « Comme une volonté de détruire l’avion » dira le procureur de Marseille. C’est un peu réducteur.

Le site Internet du club de vol à voile d’Andreas avait déploré sa mort dans un communiqué publié avant les révélations du procureur de la République de Marseille. Il précisait qu’il était « membre depuis de longues années » de l’association. « Andreas est devenu membre du club pour accomplir son rêve de voler. Il a accompli son rêve, un rêve qu’il a payé chèrement, de sa vie. » Et cent quarante-neuf personnes avec lui.

A demain

(1) Aux dernières nouvelles (Der Spiegel et la BBC) la police allemande aurait retrouvé des preuves qu’il souffrait de maladie mentale. Selon Bild, à l’époque où sa formation a été interrompue, il souffrait  de « dépressions » et de « crises d’angoisse ». Un psychologue doit consulter ce vendredi 27 mars les documents des autorités de supervision du transport aérien, affirme encore le quotidien allemand. Ils seront ensuite récupérés par les autorités judiciaires allemandes, qui doivent les transmettre aux enquêteurs français, selon la même source.

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