L’offense faite aux malades anorexiques par les députés et la ministre de la Santé

Bonjour

Dans l’inventaire à la Prévert qu’est la « loi Santé » figure un court passage sur l’anorexie. Sous couvert de lutter contre la maladie les députés français, croyant bien faire, ont voté contre les malades. Croyaient-ils d’ailleurs bien faire ?  Que pensait, au fond, Tartuffe de Molière ?

Officiellement cela donne : « Lutter contre la valorisation de la minceur excessive en instaurant des sanctions pour incitation à la maigreur excessive et en interdisant d’exercer une activité de mannequin à toute personne dont l’indice de masse corporelle est inférieur à un certain seuil »

La langue française est bien souple, qui autorise la « valorisation de la minceur excessive ». L’alexandrin  presque parfait, un écrin démocratique  anti-anorexique. Des IMC inférieurs à un certain seuil. Les ombres d’Orwell et de Huxley.

Les deux amendements 

Nous avons écrit ici tout le mal que de nombreux spécialistes ont dit de cette nouvelle disposition législative.  Ce n’est pas fini. Sur les ondes ressuscitées de France Culture Caroline Eliacheff va nettement plus loin tout en respectant la police et les formes. On peut la lire et l’entendre ici : «L’anorexie au Parlement» ( six minutes seulement ).

Deux amendements, donc. Le premier pénalise l’incitation à la maigreur (les responsables des sites internet dits « pro-ana ». Le  second interdit l’embauche des mannequins dénutris.  On pourrait voir là, à droite comme à gauche, une discrimination à l’embauche. Une emprise indirecte de l’Etat sur la forme et le poids du corps du citoyen. Qui, demain, pourra interdire à Air France de ne plus prendre les obèses, à Ryanair de faire des prix aux anorexiques ?

Délire informatique

Au-delà de la dimension démocratique il y a celle de la prise en charge thérapeutique. C’est ici que Caroline Eliacheff fait mal :

« Il faut mal connaître l’anorexie mentale pour attribuer à la mode le pouvoir incitatif qu’on lui prête : ne devient pas anorexique qui veut ; même s’il y a des mannequins et des danseuses anorexiques (dont on ne parle pas), toutes ne le sont pas. Cette affection existait bien avant que la mode ne s’en mêle. L’idéal de minceur peut faire rêver les gourmandes d’être anorexiques, susciter des régimes aberrants pour y parvenir, mais c’est faire offense aux anorexiques que de réduire leur problème à leur apparence physique. Ce n’est pas parce que les pathologies empruntent leurs thèmes à la société environnante que celle-ci est un agent pathogène. C’est comme si on disait que les ordinateurs si présents aujourd’hui chez ceux qui délirent étaient la cause de leur délire. »

Sissi impératrice

Mme Eliacheff sait assez bien de quoi elle parle : « Dans le livre que j’ai écrit sur l’anorexie mentale il y a vingt cinq ans avec la psychanalyste Ginette Raimbault (1), nos « cas » s’appelaient  Sissi impératrice d’Autriche,  Catherine de Sienne et  la philosophe Simone Weil qui n’aspiraient pas à ressembler à des gravures de mode. »

Poursuite du réquisitoire visant  notamment Marisol Touraine et les députés qui ont proposé ces amendements – dont le Dr  Olivier Véran, 34 ans, (PS, Isère) par ailleurs spécialiste de neurologie au CHU de Grenoble :

Arrêter le gâchis

« La ministre de la Santé, les députés qui ont proposé ces amendements et ceux qui les ont votés ne peuvent pas prétendre  ne pas être informés car plusieurs rapports récents des plus sérieux sont facilement consultables.

C’est même dans les locaux du ministère de la santé qu’a eu lieu le 6 février dernier un colloque intitulé : « Anorexie mentale et boulimie, et si on arrêtait le gâchis ». Les associations spécialisées à l’initiative de ce qu’il faut appeler un cri d’alarme l’ont fait précéder d’une pétition sous forme de lettre ouverte au président de la République pour la mise en place d’un plan national des filières de soin. Le retard global que nous avons dans ce domaine montre a contrario à quel point les amendements proposés sont dérisoires. »

Nuisibles

Caroline Eliacheff  reprend les conclusions (exposées dans Libération) des travaux menés par le groupe Anamia  www.anamia.fr (2) travail financé par l’Agence nationale de la recherche qui a montré que « toute tentative de censure et de répression est non seulement inefficace (car elle n’arrive pas à freiner la prolifération des contenus controversés) mais aussi nuisible car les auteurs et les  utilisateurs de ces contenus tendent de plus en plus à se cacher échappant à tout effort des professionnels de santé de les joindre, de faire passer des campagnes d’information et de leur offrir du soutien ».

Il s’agit bien ici  de démocratie et de santé publique. Six cent mille jeunes sont concernés. « Trop souvent comme devant une  personne dépressive, on pense que l’anorexie ou la boulimie relève de la volonté ou qu’il s’agit d’un problème passager, observe Mme Eliacheff. Il faut reconnaître que ça peut être le cas si l’on en juge par le nombre de personnes adultes qui, venant consulter pour une toute autre raison, révèlent ces difficultés passées pour lesquelles elles n’ont jamais été soignées. Mais, on voit aussi des personnes beaucoup plus âgées qui n’en sont jamais sorties. »

Effacer les images publiques

Les spécialistes sont unanimes : une prise en charge précoce, multidisciplinaire et en réseau créent les conditions favorables à la guérison et évitent les lourdes conséquences psychologiques, physiques, affectives, sociales et économiques pour celles et ceux qui en souffrent. Les députés et les ministres de la Santé n’ont pas voulu consulter  les spécialistes. Ils ont légiféré partiellement, dangereusement, en proférant des menaces et en croyant effacer des images publiques. Un classique dans la société du spectacle. Une mauvaise nouvelle pour la République.

A demain

(1) Ginette Raimbault et Caroline Eliacheff « Les indomptables, figures de l’anorexie » Odile Jacob,.

« Sissi, impératrice d’Autriche, l’Antigone de Sophocle, Simone Weil, la philosophe, sainte Catherine de Sienne : chacune pose les mêmes questions. Comment être femme ? Pourquoi vivre ? Quelle cause vaut de se sacrifier pour elle ? Chacune a tenté à sa façon, à son époque, de dire sa vérité en engageant son corps. Chacune illustre une facette de l’anorexie, ce mal énigmatique.  Voici l’histoire de leur révolte. » Ginette Raimbault (1924-2014) était médecin et psychanalyste, directeur de recherche à l’Inserm. Caroline Eliacheff est psychanalyste et pédopsychiatre.

(2)  Anamia  www.anamia.fr est un projet de recherche financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Il a été réalisé par une équipe de chercheurs : EHESS, CNRS, Institut Mines-Télécom, université de Bretagne occidentale, Aix-Marseille Université. Sur ce thème on peut également lire la tribune publiée par Slate.fr« Criminaliser les sites pro-anorexiques revient à lutter contre les malades, pas contre la maladie »

 

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