Vérole: signes, diagnostic, traitement allemand. Un témoignage redoutable datant de 500 ans

Bonjour

« Etre de son temps, c’est ne pas avoir le sens de l’histoire » écrit le journaliste François Bazin.1 Qui s’intéresse encore, de nos jours, à la syphilis ? Qui sait ce qu’est, ce qu’a été, le « bois de gaïac » ? Où, dans quel couvent laïc, conserve-t-on la mémoire d’Ulrich von Hutten – né le 21 avril 1488 au château de Steckelberg en Franconie ; mort le 29 août 1523 sur l’île d’Ufenau, lac de Zurich ?

Ce sont là des questions bien plus modernes qu’on pourrait le penser. Des questions qui trouvent leurs réponses, lumineuses, sous la plume de Brigitte Gauvin, en introduction à la réédition, traduite et commentée en français de La vérole et le remède de Gaïac aux éditions Les Belles Lettres.2

Rabelais

On connaît mal, en France, les histoires mêlées du protestantisme et du nationalisme allemand, celles de la Réforme dans le Saint Empire. On n’y connaît pas mieux celle du «Mal français», son émergence à Naples et ses ravages progressifs sur le Vieux Continent.

Ulrich von Hutten naît dans le château de sa famille chevaleresque au moment où François Rabelais est baptisé au cœur du Jardin de la France. Le premier écrira en latin quand le second inventera le français, en éveillant la France à elle-même. Le premier sera longtemps malade de la vérole. Le second sera médecin et curé catholique. Il mourra  à Paris trente ans après le premier. Deux géants, deux savoirs encyclopédiques. L’humaniste allemand fut aussi l’un des grands propagateurs de la Réforme, à l’égal de Luther. Dénoncer les (innombrables) abus de Rome peut vite, alors, prendre la forme d’une addiction. Avec les conséquences que l’on sait.

Yourcenar

La maladie a suivi pas à pas Ulrich von Hutten. Aîné d’une famille de chevaliers, il aurait dû hériter en premier. Son père le juge trop frêle et maladif : il touche un bon pour la vie ecclésiastique. Au tournant du siècle, ce sera l’antique monastère de Fulda. Le jeune homme est trop cérébral. La Renaissance piaffe aux portes ; la prédestination commence à laisser la place au libre arbitre.  Dix ans avant Marignan, le jeune homme s’évade. Ce sera alors une vie à la Yourcenar. Il court les universités (Erfurt, Francfort-sur-l’Oder, Liepzig) et contracte ce qui n’avait pas encore été baptisé syphilis. On situe l’épisode vers 1508 sans en connaître les circonstances exactes.

Y verra-t-il l’œuvre de Dieu ? Il est assez difficile de répondre en lieu et place des principaux intéressés. «On sait qu’il a contracté la syphilis ‘’à peine sorti de l’enfance’’ et qu’il en a souffert toute sa vie, précise Brigitte Gauvin dans son introduction. Un portrait de Holbein le Jeune représentant un tout jeune homme, le visage couvert de pustules symptomatiques du mal, est parfois considéré comme un portrait de Hutten. Et pourtant, on est bien en peine, lorsqu’on lit la correspondance du chevalier, de trouver des indications sur son état de santé.»

Aux étuves

Mme Gauvin précise que Hutten lui-même n’explique pas dans quelles circonstances cette contamination a pu se produire. Ses principaux biographes ne disent rien à ce sujet. On notera toutefois que Hans Möll (médecin, auteur d’une traduction suédoise du De Guaiaci medicina) affirme que tout s’est joué près de Liepzig, en 1508, avec une femme rencontrée aux étuves qui le délesta de son porte-monnaie mais lui laissa le germe pathogène. Sur la base de la symptomatologie détaillée par le malade, d’autres spécialistes situent l’épisode avant 1508.

Toujours est-il que Hutten remerciera, par écrit, Dieu de l’avoir sauvé d’une maladie qu’il ne considéra jamais comme une punition. Et ses écrits sont un troublant témoignage des rapports que l’on pouvait, aux frontières de la Réforme, entretenir avec la souffrance. Nous lisons ainsi, aujourd’hui, parmi les confidences de l’auteur, que ses souffrances étaient telles que l’un de ses amis lui avait  conseillé le suicide. Témoignage, aussi, des espérances dans la thérapeutique : le gaïac.

Intense et terrible

Hutten livre une description frappante  de ses lésions  : «j’avais perdu l’usage de mon pied gauche, rongé par la maladie depuis plus de huit ans, et au milieu de la jambe (…) se trouvait des plaies enflammées, boursouflées, infectées, sources d’une terrible douleur (…) elles étaient très nombreuses, répandues partout sur le corps (….) par-dessus se trouvait une gomme, devenue si dure qu’on aurait cru de l’os, et c’était le siège d’une douleur lancinante, qui ne connaissait pas de répit, intense et terrible ; et tout près sur le talon droit, un abcès qui avait aussi la dureté de l’os. Ma hanche et mon genou étaient totalement paralysés (…) de même que mon épaule gauche (…) au milieu du bras se trouvait une gomme de la taille d’un œuf (…). Et sur le flanc droit, juste au-dessous de la dernière côte, se trouvait une plaie qui n’était pas douloureuse, certes, mais repoussante, qui dégouttait de pus ainsi que d’une immonde sanie (…) et au-dessus de cette plaie se trouvait encore une autre gomme, comme si un os avait poussé à cette place, sur la côte».

Hymne à la guérison

Dans La Revue du Praticien,3 notre confrère Jean Deleuze va plus loin. «En 1968, on constata sur son squelette qui avait été exhumé que les lésions observées correspondaient parfaitement à celles qu’il avait décrites, écrit-il. Mais alors qu’il écrivait n’avoir aucune atteinte dans la bouche, on découvrit une large lésion du palais témoignant que l’effet du gaïac (ou la rémission spontanée de la maladie) n’avait été que de courte durée puisqu’il mourut seulement quatre années seulement  après cet hymne magnifique à sa guérison !»

Il faut lire les extrémités du supplice enduré par von Hutten. Et l’on s’interroge encore sur les raisons précises du répit de 1518 répit grâce auquel nous disposons de ce témoignage. La cure de « bois de gaïac » ? «Il existe un nouveau remède très efficace, tiré d’un bois que je ne sais encore comment appeler : par bien des aspects, il ressemble à l’ébène et, par certains au buis ; mais ce n’est pas de l’ébène, c’est la seule chose que je sache» écrit-il en octobre  de cette année-là, dans une longue épître, adressée à Willibald Pirckheimer.

Plaisirs de l’amour

C’est, dit Brigitte Gauvin, un «bilan de son existence». Il y précise aussi les conditions de jeûne et de réclusion de cette cure. Soit une «très grande privation de nourriture, de boisson, et de tout ce qui non seulement charme le corps, mais aussi l’entretient et le nourrit. Privation de tout contact avec l’air extérieur (on bouche toutes les ouvertures de sa chambre). Le peu qui est consommé l’est sans sel. Et la boisson n’est que la décoction du bois. Abstention, par ailleurs, des «plaisirs de l’amour».

Ulrich von Hutten  écrit que ce nouveau mal faisait alors hurler les médecins. Il n’écrit pas à leur seule attention mais bien à la communauté humaine. Il raconte ce que l’on peut entendre sinon comme un miracle, du moins comme une forme de résurrection. Le texte (original en latin et remarquablement traduit) est un témoignage de ce que pouvait être l’humanisme naissant de cette époque dont seuls cinq siècles nous séparent. «Indépendamment des hypothèses astrologiques (une conjonction défavorable de planètes) ou religieuses (une punition divine) avancées pour expliquer son apparition, les médecins, fidèles à la théorie des humeurs, estimaient que le poison syphilitique initialement lié à une corruption de l’air, mais transmis désormais surtout ‘’lors du commerce charnel’’, avait pour effet de corrompre le sang des malades, d’où la nécessité de tout entreprendre pour l’expulser du corps» nous rappelle le Dr Jean Deleuze.

Salivation intense

«C’est à cette fin que les malades étaient enfermés dans des étuves, à de très fortes températures, ajoute-t-il.  Outre la sudation importante, on leur appliquait ou faisait ingérer de fortes quantités de mercure (utilisé depuis longtemps dans de nombreuses dermatoses), ce qui entraînait une salivation intense jugée bénéfique. Les effets indésirables gravissimes du mercure en faisaient un traitement redouté.» C’est dire la dimension miraculeuse du « bois de gaïac » quand ce dernier apparut, avec la réputation de guérir la syphilis. Un bois qui arrivait du bout du monde, très précisément d’où venait le nouveau mal issu du commerce charnel.

Vraie Croix

Isolement pendant plusieurs semaines dans une pièce chauffée et calfeutrée, lavements, jeûne drastique, décoctions régulières de gaïac, von  Hutten se crut guéri. «Loin d’en rester là, il tint à relater son expérience, afin d’éviter aux autres malades qu’un aussi précieux traitement ne soit mal utilisé par des médecins incompétents, plus soucieux de ruiner le patient par des régimes ou des potions extravagantes que de le guérir avec un simple morceau de bois» résume Jean Deleuze. Un simple morceau de bois ? Que disait la Réforme du commerce des reliques de la Vraie Croix ?

A qui veut-on faire croire que, pour « être de son temps », il faudrait « « ne pas avoir le sens de l’histoire » ?

A demain

1 Bazin F. Les ombres d’un Président. Paris : Editions Plon,2015.

2 Gauvin B, La vérole et le remède du gaïac.  Paris : Editions Les Belles Lettres, 2015. Brigitte Gauvin, spécialiste du latin du XVIe siècle, a déjà traduit la Décade Océane de Pierre Martyr d’Anghiera. Elle prépare une traduction commentée des Dialogues d’Ulrich von Hutten.

Deleuze J. Guérir de la syphilis.Rev Prat 2015. Ce texte est disponible à l’adresse suivante : www.larevuedupraticien.fr/sites/default/files/RDP_2015_3_442_livres.pdf

Ce texte a initialement été publié dans la Revue médicale suisse

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