Hirsch les pieds dans le plat, Touraine en arbitre. Fatigué, l’hôpital ne sait plus bien qui il est

Bonjour

Libération a choisi son angle : l’hôpital est « burn-outé ». Comme un bateau ivre de fatigue, d’épuisement professionnel, de la certitude indépassable d’être au bout du rouleau. Et les symptômes flambent au moment précis où le pouvoir socialiste entreprend de toucher au symbole qu’il a tenu à forger : les « 35 heures ». Après avoir bataillé contre les généralistes libéraux pour imposer le « tiers payant généralisé » le voici qui « remet en cause » les acquis horaires qu’il avait lui-même généreusement accordé. On conviendra que la logique n’est pas immédiatement apparente.

Apaiser les tensions

Aujourd’hui jeudi  21 mai tous les syndicats ou presque des personnels de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris appellent à une « grève unitaire » contre le projet voulu par le directeur général Martin Hirsch (« celui qui avait été nommé à la tête de l’AP-HP pour apaiser les tensions, en pleine polémique autour de la fermeture des urgences de l’Hôtel Dieu, en 2013 » rappelle l’Agence France Presse).

Laurent Joffrin, directeur de Libération :

« Ce fut sans doute une bonne idée que d’instaurer en France les 35 heures. Mais une très mauvaise de les étendre telles quelles à l’hôpital. La diminution du temps de travail est un mouvement séculaire que les gouvernements ont tour à tour accéléré ou freiné selon leur orientation politique. L’équipe Jospin en avait fait un cheval de bataille. Mais elle a commis l’erreur de l’appliquer de manière trop uniforme, trop rigide, à tous les secteurs de l’activité nationale, croyant se simplifier la vie alors qu’elle a surtout, dans le système de santé en tout cas, compliqué à loisir la tâche des salariés et de leurs responsables.

Confronté aux impératifs budgétaires nés de la crise de la dette et des déficits, Martin Hirsch a décidé de mettre les pieds dans le plat : il faut revoir de fond en comble l’organisation du travail à l’hôpital, dit-il, sachant que les besoins de santé ont radicalement évolué en dix ans et que l’activité médicale est confrontée à des défis inédits. Remise en cause des acquis sociaux ? C’est toute la question. Marisol Touraine jure ses grands dieux qu’on ne touchera pas au totem des 35 heures. Ces fortes déclarations sont accueillies dans le scepticisme général : quand les crédits sont en baisse, les exigences en hausse et les effectifs à peine suffisants, on voit mal comment l’équation pourrait se résoudre autrement que par un allongement – négocié – des plages horaires. Alors même que l’intensité du travail à l’hôpital – quiconque y a passé quelque temps le sait – laisse peu de place à la détente ou à la pause-café. Eternel face-à-face de la gauche et du réel… »

Cambouis hospitalier

Il est beau comme l’antique, le face-à-face de la gauche et du réel. Est-il éternel ? Pour l’heure quelques blancs énarques vont devoir mettre la main dans le cambouis horloger hospitalier.

Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales, de la Santé et des Droits des femmes : « Je veux rappeler solennellement que le gouvernement est attaché aux 35 heures, à l’hôpital comme ailleurs. Il n’est pas question de remettre en cause leur cadre réglementaire ». C’était hier à Paris, lors de l’ouverture des « Salons Santé Autonomie ». Mme Touraine aimerait que le chantier de la réforme du temps de travail à l’hôpital soit traité de « manière exemplaire ». Elle a pris de la hauteur en rappelant que « Paris n’est pas la France ». Puis elle a adopté une position d’arbitre en annonçant qu’elle veillerait « au respect des droits des salariés comme aux conditions du dialogue social ». Soutenu par la Fédération hospitalière de France M. Hirsch aura su apprécier. Tout cela est observé à la lunette depuis le Palais de l’Elysée.

Détails horlogers

Pour l’heure les médias généralistes commencent à exposer les détails horlogers, RTT accumulés, les jours de repos accordés ou pas. On apprend ainsi (AFP) que «  plus de 60% des agents travaillent 7h36 (38 heures/semaine) ou 7h50 (39h10) par jour, avec un nombre de RTT allant de 18 à 20 jours par an, auxquels s’ajoutent des journées propres à l’AP-HP ».

En raison du manque de personnel, les journées non prises s’accumulent sur les comptes épargne temps. Un stock évalué à 74,7 millions d’euros fin 2014 selon la direction de l’AP-HP. La réduction des plages horaires journalières à 7h30, voire 7h00, atténuerait ces frais, en diminuant, ou supprimant les RTT. Mais Martin Hirsch a d’ores et déjà exclu la « généralisation » de la journée de 7 heures. Réduire les plages horaires sans embauche serait « socialement injuste pour des agents dévoués et en première ligne au quotidien auprès des patients et dont les salaires sont gelés depuis 2010 » estiment les syndicats. Faire en 7h ce qui se fait en 7h36, se traduirait par une productivité plus intense, moins de repos, et nuirait à la sécurité des patients. »

Pause-déjeuner

Les syndicats craignent en outre de perdre d’autres droits, comme la « comptabilisation de la pause déjeuner de 30 minutes dans le temps de travail effectif ».

Les banderoles sont prêtes, que filmera RMC-BFMTV : « Repos préservé, qualité des soins assurée » (CGT, SUD, CFDT et FO, accompagnés de la CFE-CGC, la CFTC et l’Unsa). Laurent Berger, secrétaire général de la CFDT soutient la mobilisation de jeudi et juge, comme Libération, que l’hôpital « est à la limite du burn out » et que la réorganisation du travail « ne se regarde pas sous le seul prisme des 35 heures ».

Congés et avantages

Dans un long courrier adressé le 19 mai à Marisol Touraine, Didier Bernus, secrétaire général de FO Santé, juge de son côté que la réforme en l’état « constitue une régression sociale sans précédent ». Pour lui  le message adressé aux personnels est « vous bénéficiez de trop de congés et de trop d’avantages » ».

La mise en scène sera classique, sur fond de contestation ouvrière, salariés usé opposés à un patronat en haut-de -forme. Le temps libre passé devant la machine à café renvoie aux pauses urinaires réclamées par  ouvriers postés, quand il y avait du travail pour tous,  que ce travail était à la chaîne et que la gauche faisait son miel du réel.

Reflets sexués

Chacun voit bien pourtant que le cadre n’est pas le bon, que la règle du jeu a changé. Sans doute faudrait-il changer de focale, dépasser le burn-out symptomatique et entrer dans la chair du malaise hospitalier français. Saisir l’épaisseur du malaise, remonter au péché originel de « tarification à l’activité », à la désintégration des « services », aux raisons extra-hospitalières qui conduisent à l’absurdité des urgences, au pouvoir administratif rongeant la raison d’être médico-chirurgicale, à la double révolution de l’ambulatoire et du numérique, à l’effacement d’un monde dont les fresques sexuées des internats donnent les derniers reflets.

L’hôpital français n’est pas seulement burn-outé. Son mal est plus fondamental. Il est à la recherche de son identité, comme l’Education nationale. Et le politique gère, faute d’être visionnaire.

A demain

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