Les experts peuvent-ils faire la part entre le miracle véritable et la simple guérison ?

Bonjour

Le miracle est-il la face inversée de la médecine ? En est-il le rêve ou son cauchemar ? Prenons le dossier, sulfureux, d’Alexis Carrel (1873-1944), prix Nobel 1912. Docteur en médecine de la Faculté de Lyon, il s’oriente dès son internat vers la chirurgie, avec deux passions complémentaires : les sutures des tissus et leur compatibilité. L’histoire lyonnaise rapporte qu’il se fit embaucher comme apprenti auprès d’une brodeuse pour apprendre l’art de faire des nœuds de la plus grande finesse. Que seraient les chirurgiens sans les dentelles ?

Anastomoses

Carrel signe son premier papier sur les sutures vasculaires en 1902. Sa mémoire est toujours dans les blocs via ses anastomoses vasculaires. Agnostique quand d’autres sont sensibles à la transcendance, Carrel embrassa la foi à l’âge de trente ans lors d’un séjour à Lourdes. Il racontera avoir assisté à ce qu’il considéra être un miracle. Dans le train qui le conduisait à la grotte, il fut amené à examiner une jeune fille présentant tous les signes d’une tuberculose péritonéale avancée. Application d’eau de la source, transports collectifs, concentrations des foules, lumières des cierges et… disparition des masses abdominales.

Que doit faire, ici, un agnostique ? Carrel rapportera, aussi objectivement que faire se peut, ses observations. L’histoire dit que cela entacha considérablement sa réputation et constitua un barrage à l’accession à une chaire universitaire. Carrel choisit alors de s’expatrier sur l’autre rive de l’Atlantique. On sait ce qui en résultera. Où est le miracle, où est la médecine ?

Anthropologie

Et où sont passés, aujourd’hui, les miracles du temps jadis, ceux de Lourdes et d’ailleurs ? Restons à Lourdes avec la peu banale «analyse sociologique de l’expertise médicale des guérisons» qui y ont été déclarées «miraculeuses» – un travail que nous offre Laetitia Ogorzelec-Guinchard, sociologue et anthropologue au Laboratoire de sociologie et d’anthropologie de l’Université de Franche-Comté. (1)

On oublie trop souvent que le miracle n’existe que grâce à la science et, pour partie, à la médecine. Du moins si l’on tient pour acquis que Dieu n’est pas un prestidigitateur. A sa manière, le miracle illumine la quête du savoir, l’exercice de la raison raisonnante. De ce point de vue, l’aventure vécue par le brancardier Carrel aux croisements de deux siècles est éclairante. Que conclure quand on ne peut, en son âme et conscience, céder aux facilités de la «rémission spontanée» ? Comment peut bien se nouer ici l’articulation douloureuse entre le quotidien et le surnaturel ? Comment faire quand on veut certifier scientifiquement, médicalement, raisonnablement, en conscience, que l’on ne peut expliquer ce que l’on vient d’observer ? Comment, en somme, classer médicalement un phénomène thérapeutique à l’étage des miracles certifiés ?

Hystérie

C’est tout le délice du travail sociologique de l’ouvrage de Mme Ogorzelec-Guinchard : une contre-enquête sur les mécanismes humains qui sous-tendent leur proclamation ? Que font concrètement les médecins du sanctuaire lorsqu’ils doivent se prononcer sur une guérison déclarée «miraculeuse» ? Comment affrontent-ils la question de la preuve au fil de leurs expertises ? A quels signes accordent-ils du crédit ? Quels sont les procédés par lesquels ils éprouvent la solidité des faits qui leur sont soumis ? Comment traitent-ils les cas où les preuves sont à peine suffisantes ? Que faire de l’hypothèse hystérique ?

«L’étude de ce débat particulier laisse apparaître des interactions complexes – voire une sorte de dialectique – nécessitant des analyses fines qui dépassent les schémas de confrontation pensés par le sens commun, explique l’auteure. Depuis le XIe siècle, les documents pontificaux revendiquent la nécessité d’examiner, par une investigation systématique, les miracles déclarés dans le cadre des procédures de canonisation afin de déterminer si les guérisons extraordinaires, rapportées en faveur d’un candidat à la sainteté, sont véritablement “inexplicables” par la science. Mais c’est sans doute à la suite des événements de Lourdes (apparitions et guérisons à partir de 1858) que les rapports entre la religion et la science s’expriment sous une forme totalement nouvelle. A une époque qui exaltait les vertus de la rationalité scientifique, redoutant les controverses provoquées par “l’épidémie de guérisons” qui suivit les visions de Bernadette Soubirous, de nombreux membres de la hiérarchie catholique française voulurent donner des formes plus “respectables” à ce que l’on pouvait alors considérer comme une explosion de dévotion populaire, non orthodoxe et difficilement contrôlable. C’est dans le cadre de cette stratégie d’encadrement des événements que s’inscrit, en 1883, au sein même du sanctuaire de Lourdes, la création d’une instance médicale de contrôle, chargée d’examiner « rigoureusement » les revendications de guérisons miraculeuses.»

Positivisme

Cette dialectique n’est pas sans risque. En cherchant l’imprimatur médical, Rome ne signe-t-elle pas un pacte avec les diables du positivisme ? Comment ne pas s’inquiéter pour le Vatican face à la raréfaction des miracles de Lourdes ? Se réconforter avec la rémanence de la foi qui guérit ? Observer qu’en l’espèce le nombre ne fait rien à la qualité, qu’il y a une dynamique collective propre au miracle et qu’un seul, bien documenté, est de loin préférable à des dizaines d’emprunts douteux. Le chemin peut ne pas être long qui mène du sanctuaire au cirque.

Mais il y a plus encore dans cette investigation sociologique minutieuse, ce décryptage du déroulement des opérations effectuées lors de l’expertise de guérisons déclarées «miraculeuses». La procédure de reconnaissance, le rassemblement de toutes les pièces nécessaires pour instruire le jugement des médecins et des évêques (courriers, témoignages, expertises médicales, rapports ecclésiastiques…), les dossiers des miraculés nous permettent «d’accéder à la porte dérobée du miracle en train de se faire». Ils «donnent à voir l’ensemble des éléments que les différents acteurs mettent en avant pour justifier leurs décisions, ainsi que la manière dont un accord s’opère (ou non) à leur propos». Ils «rendent manifeste ce processus – généralement occulté – par lequel les déclarations et les actions des acteurs, d’abord fragiles et inconsistantes, sont transformées en objets robustes aux arêtes bien dessinées».

Epistémologie

«Contre une vision simpliste qui ne retiendrait que sa dimension religieuse, ce travail montre que le miracle est la résultante d’un jeu de forces hétérogènes, nous explique l’auteure. Des craintes de l’administration impériale concernant la force potentielle des foules qui se rendent à Lourdes en 1858 aux exigences d’une nouvelle « épistémologie religieuse » soucieuse de se distinguer des superstitions et des manifestations naïves de la foi populaire ; des violentes confrontations entre catholiques et rationalistes à la fin du XIXe siècle à la bataille des théoriciens de l’hystérie et aux stratégies offensives des médecins catholiques et de certains apologistes… le miracle apparaît comme un objet complexe, synthétisant de nombreux intérêts et de non moins nombreuses contraintes.»

On ajoutera deux éléments qui confèrent une actualité brûlante à ce passionnant travail. Le premier tient dans la résurgence multiforme non pas des apparitions mais bien des mouvements de pèlerinage parfois déguisés en marches hygiéniques et sportives. Le second concerne la place laïque (mais progressivement sacralisée) dévolue à l’expert. «Le miracle et l’enquête» comportent à cet égard une préface également éclairante signée de Robert Damien, professeur émérite au Département de philosophie de l’Université Paris Ouest.

Philosophe

«L’expert n’est vraiment ni un savant ni un technicien ni un chercheur ni un sage ni un témoin ni un arbitre ni un auditeur ni un comptable ni un conseiller, écrit le philosophe. Il peut l’être mais toujours à l’interface de toutes ces dimensions sans se réduire à l’exclusivité d’une seule, au risque de s’invalider comme expert (…).»

L’expertise a-t-elle jamais été aussi proche de la prêtrise ? Et pourquoi les experts d’aujourd’hui sont-ils à ce poins malmenés ?

A demain

(1) Ogorzelec-Guinchard L.  Le miracle et l’enquête. Les guérisons inexpliquées à l’épreuve de la médecine.2014

Ce texte a initialement été publié dans la Revue médicale suisse (Rev Med Suisse 2015;1214-1215)

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