Conflits d’intérêts : le « New England Journal of Medicine » serait-il déjà vendu aux ennemis ?

Bonjour

La chasse au « conflit d’intérêt » restera-t-elle  comme la grande affaire de ce début de siècle ? Une forme de résonance de la Réforme – avec sa redéfinition des péchés sur fond de bûchers et de gibets ? Ce n’est pas impossible. La virulence des guerres de religions, la résurgence de la croyance (1) constituent un terreau favorable à cette quête de transparence, cette recherche sans fin de scientifiques purs, de médecins vaccinés contre l’esprit de lucre.  On sait que la Réforme rencontra quelques résistances. Il en ira de même ici.

Revue Médicale Suisse

Que serions-nous sans nos confrères suisses ? Signé par Bertrand Kiefer le « Bloc notes » du dernier numéro de la Revue médicale suisse (Rev Med Suisse 2015;1368-1368) est édifiant. Et il peut faire mal. . « Conflits dans les conflits d’intérêts ». Extraits :

« Comment gérer les conflits d’intérêt des auteurs d’articles médicaux ? Jusqu’à récemment, les revues tentaient de régler cette question en exigeant la transparence et en interdisant aux auteurs ayant reçu de l’argent de l’industrie, pharmaceutique entre autres, d’écrire des articles de formation. Mais il y a du nouveau. A la surprise générale, la revue star de la médecine, le New England Journal of Medicine, vient de proposer un réexamen de ces contraintes. Et avec de gros moyens. »

Bertrand Kiefer cite ici plusieurs papiers  (« Reconnecting the Dots – Reinterpreting Industy-Physician Relations ») – (« Understanding Bias — The Case for Careful Study ») suivis d’un éditorial du Dr Jeffrey M. Drazen, l’actuel rédacteur en chef de cette Bible médicale : « Revisiting the Commercial –Academic Interface ». Le tout pour, schématiquement, expliquer aux naïfs et autres illuminés qu’il devient quasi impossible de trouver des experts capables d’écrire des articles de revue ou des éditoriaux et qui n’ont pas au moins un peu mouillé leur indépendance dans le bol de l’industrie. C’est un air connu et rien, malheureusement, ne permet de dire que les auteurs chantent totalement faux.

Il faut toutefois y ajouter, comme le précise le rédacteur en chef de la Revue médicale suisse, les voix de trois anciens rédacteurs en chef du même New England qui viennent de signer dans le BMJ un « papier enflammé », rappelant que le New England a été une revue pionnière dans la déclaration des conflits d’intérêts, d’où la particulière gravité que ce soit elle qui initie un mouvement inverse (Steinbrook R, Kassirer JP, Angell M. “Justifying conflicts of interest in medical journals : A very bad idea”). Et, toujours dans le BMJ, la rédactrice en chef  vient à leur rescousse dans un éditorial bien senti (Loder E, Brizzell C, Godlee F.. “Revisiting the commercial-academic interface in medical journals).

Pragmatiques

Comme toujours les Britanniques ne s’embarrassent pas de morale. Ils sont pratiques. Il ne s’agit pas de désigner les « bons » et les « mauvais ». Il en existe des deux côtés. Et n’en déplaise aux intégristes il existe des aussi experts mus pas l’éthique chez ceux qui se trouvent, d’une manière ou d’une autre, rétribués par l’industrie pharmaceutique en particulier, l’industrie en général. Le seul sujet est de savoir si cette certitude  de ne pas être influencé correspond à la réalité… Et tout laisse penser que c’est hautement vraisemblable, à l’échelon conscient ou pas.

Bertrand Kiefer :

« Les trois papiers du New England rappellent aussi les bienfaits qu’apporte l’industrie, l’importance que de nombreux cliniciens collaborent avec elle et la capacité de ceux-ci de faire la part des choses. Seulement voilà : leur raisonnement ne repose sur aucune donnée et ne cite aucun fait nouveau. Ils vont surtout à l’encontre de quantité d’études montrant le rôle des conflits d’intérêts dans le processus d’établissement du savoir médical. Pourquoi cette initiative étrange ? Intérêt (conflictuel) du New England de se faire bien voir de l’industrie ? »

Critiquer la Bible

Aussi invraisemblable que cela pourra paraître à certains, la question ne peut pas être posée. La Bible n’est plus immaculée.

« Il faut en finir, écrivent les uns et les autres, avec la vision idéalisée que les médecins ne sont pas influençables. Comme n’importe quels autres, leurs esprits sont malléables. L’industrie pharmaceutique dépense des dizaines de milliards de dollars en marketing. Elle invite à des congrès, paie des repas, finance des rapports, organise ou sponsorise des colloques. N’imaginons pas une seconde qu’elle financerait tout cela s’il n’en résultait pas une influence mesurable. »

Raison suisse

Certes les médecins sont des adultes, certes ils savent exercer un esprit critique, certes le fait de recevoir de l’argent ne modifie pas forcément leur jugement. Mais tout cela n’est pas une garantie globale, loin de là, alors que le problème et systémique et que les failles connues ne sont en rien des exceptions.

Là encore, la raison vient de Genève :

« Deux phénomènes sont en jeu. D’une part, recevoir un don, un présent, une aide, tisser des relations, c’est se sentir obligé, même inconsciemment. Mauss l’a très bien montré : dans toutes les sociétés, le don entraîne le contre-don. Nous sommes depuis l’origine des temps humains programmés pour cela. D’autre part, autre phénomène, se lier à l’industrie – pharmaceutique ou autre, par exemple celle produisant des outils de chirurgie ou d’imagerie – c’est entrer dans son paradigme. Ici s’organise l’effet le plus insidieux de ces liens : lorsqu’on se trouve dans un monde de pensée, il devient difficile de prendre de la hauteur et de voir qu’il existe d’autres types de réponses, appartenant à des approches différentes. »

« Nous avons besoin d’experts libres, capables de prendre en compte l’ensemble des données à disposition, et de faire les choix en faveur des patients. Nous avons besoin de spécialistes qui pratiquent leur métier et aident l’industrie à faire le sien. Mais ces spécialistes ne sont pas les bonnes personnes pour décider des attitudes pratiques de la communauté. »

Nul ne peut être juge et partie. Même en médecine. C’est ainsi, et cela n’a rien de triste. Sauf, peut-être, pour les vieux et fidèles lecteurs du New England Journal of Medicine.

A demain

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