A Douai, l’expert-psychiatre névrosé face à la mère qui a tué huit de ses nouveau-nés

Bonjour

Faut-il chaud à Douai ? On connaîtra demain le prix que doit aujourd’hui payer une femme qui a commis un octuple infanticide. Une femme qui a « exprimé des vérités successives et contradictoires ».

Les procès pour infanticides sont toujours des moments essentiels quant à la lecture psychiatrique de ces crimes. C’est l’heure où émerge le concept de déni de grossesse, ce voile collectif qui fait que l’assassinat  n’en serait plus vraiment un. C’est l’heure où l’on évoque ces instants où la vie est donnée et aussitôt reprise, cette seconde où la respiration incarne la personne.

C’est dire si les experts sont attendus. Expertises croisées… contradictoires… psychiatres contre psychologues… psychiatres contre psychiatres… savoirs contre savoir…  egos contre egos. C’est parfois moins reluisant que ce dont on pourrait rêver. Cela peut aussi, sans être lumineux, déciller quelques yeux, éclairer les jurés.

Fut-ce le cas, jeudi 30 juillet, à Douai ? On peut le penser à la lecture des dépêches d’agence et des quelques chroniqueurs judiciaires qui, avec le talent que l’on sait, œuvrent pour les sites et le papier des médias généralistes. Hier, donc, longuement à la barre, le Dr Roland Coutanceau expert national que l’on ne présente plus tant il aime écrire, enseigner et parler de sa spécialité.

Manipulations

Ondine Millot (Libération) nous rapporte la quintessence des échanges qui ont duré « pendant presque quatre heures ». « Après le revirement de la veille [la disparition de l’hypothèse d’un inceste paternel comme piste d’explication, l’expert est bombardé de questions, écrit-elle. ‘’Si cette histoire d’inceste n’existe pas, est-ce que vous n’avez pas l’impression d’avoir été manipulé ?’’ attaque Yves Crespin, avocat de l’association « L’enfant bleu », partie civile. ‘’Honnêtement, non, répond le psychiatre, puisque ça n’était pas pour moi un élément primordial de ses néonaticides.’’ Il lève la tête, regarde les représentants du ministère public, puis la cour. ‘’Le risque, face à de tels actes, c’est de se retrouver, nous, emportés par notre désir d’interprétation.’’ »

Les « représentants du ministère public », la « cour », la « salle » saisissent-ils la profondeur troublante de ce que vient de dire l’expert en évoquant ce désir ? Le verdict, demain, en portera-t-il la trace ?

Lisons Ondine Millot : « Le Dr Roland Coutanceau interroge directement l’accusée : ‘’Quand vous vous rétractez aujourd’hui pour l’inceste, est-ce pour ne pas salir la mémoire de votre père ?’’ Elle se lève, tremble encore. ‘’Oui, c’est ça. Et puis, surtout pour V. Je n’aurais jamais pu quitter l’audience sans dire la vérité pour V.’’Jusqu’ici, dans la précédente version, les supposées relations incestueuses avec son père avaient démarré durant son enfance, s’étaient interrompues à l’adolescence, puis avaient repris juste avant la naissance de V. Qui aurait pu, donc, dans ce récit, être la fille de son grand-père. »

Inceste inventé

Comme une psychiatrie humaniste décrypte-t-elle un tel entrelacs ? Pour le Dr Pour Roland Coutanceau quatre éléments sont en jeu : « l’introversion, la passivité, la solitude » ;  « le rapport problématique au corps », l’obésité installée dès l’enfance, les 140 puis aujourd’hui 160 kilos ; « la terreur du regard d’autrui : ce qu’elle craint plus que tout, c’est le jugement de l’autre. C’est ce qui s’est passé avec les reproches de son entourage, lorsqu’ils ont compris qu’elle avait dissimulé sa grossesse pour V. Elle ne peut plus revivre ça » ; « une absence d’investissement psychique de la grossesse.» 

«Dans sa tête, elle n’attend pas un bébé, mais quelque chose dont elle ne veut pas. L’enfant n’est pas investi, pour elle il n’existe pas.» Et l’invention de l’inceste ? L’expert est-il pris au dépourvu ? « Il faut trouver le sens de ce propos, observe le Dr Coutanceau. Pourquoi a-t-elle dit cela? Il y a quelque chose à chercher, encore une fois, dans l’angoisse du regard des autres. Une tentative de fournir une explication pour amoindrir la foudre de ce jugement.»

Egocentrique

L’avocat général, à Douai comme ailleurs, se méfie de ce type d’expert. A les écouter on en viendrait bientôt à tout comprendre, à tout pardonner. La société redeviendrait la jungle qu’elle était. Ce n’est pas le rôle que doit, dans ce spectacle, jouer le défenseur de la société. A Douai l’avocate générale se nomme Annelise Cau. Est-elle, elle aussi,  tentée par le désir de l’interprétation ? Elle aura se mot, à l’endroit de l’accusée : égocentrisme.

Le Dr Coutanceau, incrédule : « Elle ne trouve aucun plaisir dans son récit d’inceste, aucun plaisir dans ses grossesses ni dans ses meurtres. Ce n’est pas une menteuse, pas une manipulatrice, pas une égocentrique. Je vois au contraire une femme humaine, qui regrette ses actes, qui s’interroge, qui essaie de s’expliquer à elle-même ce qu’elle a fait.»

L’avocate générale : elle ne comprend pas. Ni le psychiatre, ni l’accusée.

Le Dr Coutanceau, souriant : « Pour la comprendre il faut être un peu névrosé soi-même. Ou alors avoir un imaginaire d’écoute. Si vous êtes trop raisonnable, trop rationnel, trop organisé, vous ne pourrez pas la comprendre.»

Qui peut l’entendre ?

 Serial killer

Dans la salle, le regard de Pascale Robert-Diard (Le Monde). Elle observe que plus le Dr Coutanceau parle de Dominique Cottrez, plus le visage de Dominique Cottrez s’ouvre et reçoit. La chroniqueuse rapporte les mots de celui qui fut chargé d’examiner l’accusée :

« On n’a pas besoin d’inceste pour comprendre ». La pudeur de l’accusée  qui lui fait refuser d’offrir la vue de son corps à un médecin. Sa passivité, sa soumission au regard des autres. Sa « souffrance emmurée. »  Ses grossesses « comme une boule qui grossit, mais qui n’a pas de sens ». De ces enfants qu’elle porte et qui pourtant « n’existent pas ».  Il faut « oublier la répétition pour comprendre l’acte». « Ce n’est pas parce qu’il y a sérialité que c’est plus grave.» « Les jurés voient bien qu’il n’y a pas un serial killer dans le prétoire. »

Mais où les jurés ont-ils déjà vu un serial killer ?

Discernement altéré

Le Dr Coutanceau ne partage pas le diagnostic médicolégal de ses célèbres confrères Michel Dubec et Daniel Zagury pour qui l’altération du discernement serait susceptible d’avoir entravé le contrôle de ses actes. Article 122-1 du code pénal :

« N’est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes.

La personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant altéré son discernement ou entravé le contrôle de ses actes demeure punissable. Toutefois, la juridiction tient compte de cette circonstance lorsqu’elle détermine la peine et en fixe le régime. Si est encourue une peine privative de liberté, celle-ci est réduite du tiers ou, en cas de crime puni de la réclusion criminelle ou de la détention criminelle à perpétuité, est ramenée à trente ans. La juridiction peut toutefois, par une décision spécialement motivée en matière correctionnelle, décider de ne pas appliquer cette diminution de peine. Lorsque, après avis médical, la juridiction considère que la nature du trouble le justifie, elle s’assure que la peine prononcée permette que le condamné fasse l’objet de soins adaptés à son état. »

Intensité majorée

Pascale Robert-Diard : « Le Dr Coutanceau dit, simplement : « Vous n’avez pas besoin de l’altération pour la juger avec intelligence et compassion ».   La présidente Anne Segond – grande présidente de cour d’assises depuis le début de cette audience – observe : « Quand on vous entend, on est rassuré sur ce que l’on a perçu d’elle. On se dit: “elle est comme tout le monde”, mais à un niveau d’intensité majorée ». »

A demain

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