Addiction au sucre: « Nash » ou l’épidémie montante des foies cirrhotiques caramélisés

 

Bonjour

C’est un nom qui fouette : « Nash ». Pour  Non alcoholic steato hepatitis. Traduire : stéato-hépatite non-alcoolique ou, mieux : cirrhose en devenir qui n’est pas due à des boissons alcooliques. On pourrait aussi, de manière plus prosaïque, parler de « foie gras », ou caramélisés. Certains, en France, préfèrent « stéato-hépatite métabolique » ». C’est le cas du Pr Vlad Ratziu, spécialiste d’hépatologie au groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière (Paris). On parle encore  de NAFLD (Non-alcoholic fatty liver disease).

Beaucoup de mots pour une seule entité ; une pathologie dont la progression commence à inquiéter les spécialistes et les responsables de santé publique. Un premier symposium franco-américain lui était consacré  fin juin à l’Institut Pasteur de Paris. Il y a quelques jours une publication lui était consacrée dans le Journal of Hepatology. Dirigés par Nicola M. McKeown (Tufts University, Boston) les auteurs y démontrent l’existence d’un lien, inquiétant, entre cette affection et la consommation régulière de boissons sucrées (sodas).

Prométhée

Objet de bien des mythes et reflet de nombre de nos comportements alimentaires, le foie est un organe qui ne trompe guère. On le sait depuis longtemps avec l’alcool. C’est donc aussi vrai avec le sucre. En pratique la stéatose hépatique non alcoolique est une maladie dont le diagnostic repose sur:

  • des anomalies du bilan hépatique visibles à partir d’un simple examen de sang (augmentation du taux de transaminases ou de gamma GT ;
  • des anomalies du tissu hépatique visibles à partir d’une biopsie ;
  • l’apparition de ces éléments chez une personne qui n’a pas d’autres maladies du foie (d’origine virale, auto-immune, génétique ou toxique) et surtout qui ne souffre pas d’une dépendance à l’alcool.

Chez les personnes atteintes l’analyse de la biopsie hépatique met en évidence la présence de graisses (stéatose) dans le foie accompagnée de lésions cellulaires inflammatoires (hépatite).  « Chez un malade sur trois l’évolution se fait, à différents degrés, vers une cirrhose ce qui favorise  l’apparition d’un cancer du foie » résument les spécialistes du Centre hépato-bilaire Paul Brousse (Villejuif).

Les facteurs de risque d’apparition et de développement de la stéato-hépatite non-alcoolique sont désormais bien connus : surpoids (indice de masse corporelle supérieur à 25 kg/m2), hyperglycémie à jeun (supérieure à 6,1mmol/l), hypertriglycéridémie (supérieure à 1,7mmol/l) ; « adiposité centrale « (tour de taille supérieur à 88 cm pour les femmes et supérieur à 102 cm pour les hommes) ; un taux sanguin bas d’HDL-cholestérol bas (inférieur à 0,5 g/l pour les femmes et inférieur à 0,4 g/l pour les hommes).

Sucre dans le sang

Il ne semble pas y avoir, ici, une cause unique. L’une d’entre elles est une pathologie du métabolisme appelée « résistance à l’insuline ». Elle se traduit, le plus souvent chez les personnes en surpoids, par  le fait que leur organisme synthétise une grande quantité d’insuline circulante (hyper-insulinémie) pour réduire la concentration de sucre dans le sang ; ce déséquilibre peut rester silencieux pendant des années. Jusqu’à ce que les capacités sécrétrices du pancréas en insuline s’épuisent. Les taux sanguin d’insuline diminuent, ceux de glycémie augmente. C’set l’apparition progressive d’un « diabète de type 2 » – tandis que l’hyper-insulinémie bouleverse  le métabolisme des cellules du foie en y provoquant une accumulation de graisses (stéatose).

Sans être original le traitement est difficile à mettre en œuvre, comme celui de toutes les maladies chroniques longtemps silencieuses.  Avant le stade de la cirrhose il consiste à contrôler au mieux chacun des facteurs de risque. En pratique, cela consiste à limiter autant que faire se peut le surpoids (via les régimes et les exercices physiques) et à  à combattre l’insulino-résistance (via des par médicaments qui améliorent la sensibilité des tissus périphériques à l’insuline). Arrivé au stade de la cirrhose la prise en charge  se complique comme c’est le cas dans les cirrhoses d’origine alcoolique. Dans les cas les plus graves, on peut arriver jusqu’à la greffe de foie.

Poids montant

On mesure encore mal, en France, le poids montant de cette maladie chronique. Daté de 2012 un rapport de la « World Gastroenterology Organisation » dresse un inquiétant état des lieux.

« La Nash est une maladie hépatique chronique de plus en plus répandue avec une distribution mondiale et qui est étroitement liée au diabète et à l’obésité, qui ont toute deux atteint les proportions d’une épidémie. On estime qu’il y a au moins 1.46 milliard d’adultes souffrant d’obésité dans le monde.  Et environ 6 millions de personnes aux Etats-Unis ont montré une progression vers une Nash tandis que 600.000 souffrent d’une cirrhose liée à une Nash.

 Il existe des différences culturelles et géographiques importantes dans la prévalence de l’obésité (…)  Aux Etats-Unis, l’obésité est particulièrement épidémique dans les groupes socio- économiques peu favorisés qui se nourrissent en grande partie d’aliments riches en graisses et en calories (restauration rapide—« fast food »). Le contraire se rencontre dans beaucoup de pays pauvres où la prévalence de l’obésité est plus marquée dans les populations aisées et mieux éduquées. Trente à cinquante pour cent des adultes américains auraient aujourd’hui un foie trop gras. »

Souffrances alimentaires.

En France, et au vu du nombre de personnes obèses ou en surpoids certains estiment déjà qu’un adulte sur cinq a un foie atteint de stéatose. Une épidémie conséquence directe d’une  alimentation, trop riche en graisses et en fructose, hautement toxique pour les cellules hépatiques. Les habitudes médicales font que cette entité longtemps sans symptômes, n’est pas encore perçue comme une priorité. La surveillance se fait de manière segmentée : artériosclérose, diabète, système cardio-vasculaire. Et le foie, qui peut résister longtemps aux souffrances que l’alimentation lui impose, demeure le grand oublié – du moins quand l’alcool n’est pas dans le paysage.

Fontaines de soda

S’intéresser à la Nash c’est de fait, mettre la lumière sur une autre addiction également redoutable et nettement plus sournoise : la dépendance au sucre. Il y a quelques semaines, en première lecture du projet de loi de modernisation du système de santé les députés ont adopté un amendement prohibant les « fontaines de sodas » dans les espaces publics : « La mise à disposition en libre service, payant ou non, de fontaines proposant des boissons avec ajout de sucres ou d’édulcorants de synthèse est interdite en tous lieux ouverts au public ou recevant du public ».La liste des catégories de boissons dont la mise à disposition est interdite sera fixée par un arrêté ministériel. Ce texte doit encore être voté par le Sénat.

On peut y voir le premier signe, bien timide, d’une prise de conscience, par les politiques, d’une nouvelle menace sanitaire. Et celle d’une addiction sournoise, sucrée, qui ne dit pas, encore, son nom.

A demain

Ce texte a initialement été publié sur Slate.fr

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