Vie moderne : le gras peut donner la nausée ; les nouveaux anti-cholestérols sentent la poudre

Bonjour

Pour les dîners en ville, se souvenir de ce mot : oleogustus. Depuis Rabelais on sait que le gras est doté d’un gros potentiel métaphorique. On le voyait sans le toucher. On le redoutait sans le goûter puisque le gras n’a pas de goût. Ou plus précisément n’avait. Car voici le gras avec goût, celui qui aurait vocation à compléter l’éventail des sucré, salé, amer, acide et autre umami.

Bouche graisseuse

Il faut ici lire la revue Chemical Senses et le travail d’une équipe de chercheurs de l’Université de Purdue – comme nous y incite Slate.fr (Lucie de la Heronnière) : « les auteurs affirment qu’il est possible d’isoler la capacité du palais humain à détecter le gras, comme un goût bien distinct des cinq autres, sans le confondre avec la crémeuse et bien agréable sensation de la graisse dans la bouche ».

C’est un travail expérimental effectué à partir de solutions de même apparence, infusées avec les différentes saveurs primaires et aussi avec des acides gras. Les cobayes avaient le nez bouché, pour qu’aucun arôme n’interfère. Plus de la moitié des vingt-huit dégustateurs ont su identifier le goût « spécifique » des acides gras en en faisant un sous-ensemble de l’amer et de l’unami. Les chercheurs l’ont baptisé oleogustus.

Mauvaise surprise

« La grosse surprise, c’est que les acides gras ont mauvais goût, résume Slate.fr. Un des auteurs, le Pr Richard Mattes, spécialiste  de nutrition, explique que personne n’a apprécié la saveur des acides gras, oleogustus induisant donne généralement «un réflexe nauséeux ». Il précise : «quand les concentrations d’acides gras sont élevées dans un aliment, il est généralement rejeté, comme c’est le cas dans un aliment rance. Dans ce cas-là, le goût de la graisse est un avertissement à ne pas manger le produit». Le Pr Mattes ne pécherait-il pas par excès de déterminisme ? Dans le même temps des concentrations faibles en acides gras exacerbent l’attrait de l’aliment qui les recèle. Pour un peut on jurerait qu’on le savait. Entre le rien et le rance, un monde de douceurs.

Aux Etats-Unis, sur le site de Forbes, John McQuaid s’inquiète :

«Nous savons tous que le gras, combiné à d’autres saveurs, arômes et textures (comme l’amidon et le sel dans les frites), est naturellement agréable. Il enrichit la nourriture. La malbouffe débordant de gras est un fléau du système alimentaire moderne. Les scientifiques ont débattu du pourquoi et du comment du goût du gras pendant des décennies. Beaucoup attribuent tout cela à la texture et à la sensation en bouche: la consistance épaisse et crémeuse qui imprègne la graisse. Mais la saveur est restée difficile à définir. Maintenant, un autre niveau de complexité a été ajouté: nous pourrions être programmés pour aimer le gras, et ne pas aimer les acides gras».

Feu les statines

A l’autre bout de la table, le « cholestérol » et les innombrables médicaments qui se proposent de l’éliminer. Ils font la manchette du Monde( Chloé Hecketsweiler) de ce week-end de fin juillet : « Cholestérol : la nouvelle bataille entre géants de la pharmacie ». Eté ou pas, Big Pharma ne chôme pas.

L’Agence américaine du médicament vient ainsi de donner une autorisation de mise sur le marché  à Sanofi pour son Praluent® – alirocumab (voir le communiqué de la FDA) aux Etats-Unis. « Le laboratoire français, comme d’autres, cherche de nouveaux  » blockbusters  » alors que ses brevets tombent les uns après les autres dans le domaine public pour lancer leurs molécules, explique Le Monde. Car si les statines ont fait la fortune de certains laboratoires – le Lipitor® (voir ici)a rapporté jusqu’à 13  milliards de dollars (11,8  milliards d’euros) par an à Pfizer, un record dans l’histoire de la pharmacie, le Crestor® (voir ici) a rapporté 7  milliards de dollars annuels à AstraZeneca – les brevets qui les protègent ont presque tous expiré.

Marché de gras

Trois géants sont en lice pour conquérir ce marché de gras : le français Sanofi et les américains Pfizer et Amgen.. La FDA, l’agence américaine qui délivre les autorisations de mise sur le marché, a donné vendredi 24  juillet son feu vert à l’alirocumab et Sanofi a aussitôt fait savoir que le Praluent® serait disponible dès la semaine prochaine. Le même jour l’Agence européenne des médicaments (AME) a rendu un avis favorable pour le Praluent®.

Pour les observateurs la décision de la FDA est majeure pour Sanofi et pour son patron, le célèbre Olivier Brandicourt, arrivé début avril dans des conditions controversées.  « En y ajoutant le dupilumab (un traitement contre l’asthme sévère dont la commercialisation est prévue en  2017) et le sarilumab (une molécule contre la polyarthrite rhumatoïde attendue pour 2016), ce sont 12  milliards de dollars de chiffre d’affaires qui se profilent pour le laboratoire français. Ces molécules ont toutes été achetées  » clé en main  » à Regeneron, une biotech  américaine dont Sanofi possède 22  % » souligne Le Monde. Des anticorps monoclonaux et beaucoup d’argent, dans son portefeuille voilà la recette contemporaine de Big Pharma. Sans oublier les prescripteurs.

Coupes réglées

Les ventes du Praluent® aux Etats-Unis, pays de l’obésité, pourraient atteindre quatre  milliards de dollars par an en rythme de croisière. Tout dépendra du profil des patients auxquels la FDA réservera ce nouvel anticholestérol  – et du succès de son concurrent, le Repatha® (evolocumab) d’Amgen. Approuvé depuis quelques jours en Europe, il a un mode d’action comparable au Praluent® et devrait être autorisé par la FDA le 27  août. Etonnantes coïncidences dans ces flux inversés. Comme si l’Eldorado  était en coupes réglées.

Dans son avis, la FDA précise que le Praluent® sera réservé dans un premier temps aux personnes atteintes d’hypercholestérolémie familiale, une maladie rare, et aux patients à haut risque d’accidents cardio-vasculaires. « Il devrait en aller de même pour le Repath®a. Pour pouvoir également cibler les patients qui ne répondent pas bien aux statines, une population bien plus importante, les deux laboratoires mènent des études afin de démontrer que la prise de leurs médicaments se traduit bien par une baisse de la mortalité chez les personnes traitées. Leur publication est attendue pour 2017-2018 » précise Le Monde. Air connu du pied posé dans la porte entrouverte avant l’extension progressive des indications au vu de la pharmacovigilance initiale.

Effet de mode chez les médecins

Pour le reste il faut lire Le Monde et Chloé Hecketsweiler. C’est une guerre de tranchée, un jeu d’échec, une course au trésor (éviter la case statines), la jungle commerciale et les Tarzan qui vont avec : les analystes, les producteurs, les assureurs, les agences et les couples prescripteurs-patients. Avec ce formidable présupposé que les médecins peuvent céder à l’effet de mode. Du fait des médias ? L’histoire ne le dit pas.

Il se dit qu’aux Etats-Unis, soixante-treize  millions de personnes ont un taux élevé de  « mauvais » cholestérol et que, parmi eux quinze  millions ne « répondent » pas aux statines. Il se dit aussi que, dans ce pays, les assureurs veilleraient à leur grain. Il se dit encore que le prix de gros du Praluent® aux Etats-Unis s’établira à 40 dollars par jour, soit un peu plus de 14 000 dollars par an, cent fois le prix des statines. Et que les anti-cholestérols doivent être pris à vie. Il se dit enfin que, depuis qu’il ne marche plus (assez) sur ses deux pieds, le monde marche sur la tête. Jusqu’où ?

A demain

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