Suicide et scandale : «Oise hebdo» condamné à détruire les 20 000 exemplaires de son dernier numéro

Bonjour

C’est un symptôme. Le tribunal de Beauvais vient d’interdire la diffusion du dernier numéro de l’hebdomadaire Oise Hebdo. Ce journal régional parlait, dans sa dernière livraison, de la mort d’un ancien commerçant de Beauvais, mort après avoir été fauché par un camion dans les premiers jours du mois d’août. Publié mercredi 12 août, le journal cite des éléments de l’enquête menée par la gendarmerie locale.

Georges Simenon

« Ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agit pas d’un accident mais d’un suicide », indique le lieutenant-colonel Robert Clech dans les colonnes du journal. L’hebdomadaire donne également la parole à des témoins de la scène. Il évoque aussi des éléments biographiques concernant l’ancien commerçant : son état civil, son cursus scolaire, sa carrière professionnelle, sa vie familiale et conjugale. On imagine le malheur qu’aurait fait Simenon.

Deux membres de la famille de la victime  (sa mère et son ancienne compagne) assignent Oise Hebdo en procédure de référé d’urgence. Invoquant « une atteinte intolérable à leur vie privée », elles ont obtenu gain de cause : datée du 14 août, une ordonnance du tribunal de grande instance de Beauvais a jugé que l’article cause un « trouble manifeste illicite » par « la mise en exergue de divers éléments relatifs à l’intimité de la vie privée, non seulement du défunt, mais aussi et surtout de (…) son ancienne compagne ».

500 euros par infraction constatée

Le tribunal de Beauvais  condamne l’hebdomadaire à retirer de la vente les 20.000 exemplaires de son dernier numéro. Soit retirer de tous les points de vente son journal avant samedi 15 août, 18h. À défaut, la société éditrice devra acquitter une astreinte de 500 euros par heure de retard, ainsi qu’une peine d’amende de 500 euros par infraction constatée. Il y a près de 500 points de vente, avec des cafés, des boulangeries, des grandes surfaces…

L’affaire commence seulement à faire un certain bruit, comme vient de le rapporter, sur son site, Le Journal du Dimanche (Axel Roux) Il y a d’abord eu l’indignation de Vincent Gérard, fondateur et directeur du journal régional qui clame son indignation. Puis, à l’unisson, syndicat, juristes et spécialistes des médias dénoncent une condamnation qui porte atteinte à la liberté de la presse. Une décision « rarissime dans la presse » dénonce, dans un communiqué, le Syndicat National des Journalistes qui voit là une « atteinte grave à la liberté d’informer ».

L’ancien poissonnier

Le communiqué, exemplaire, du SNJ :

« « Ordonnons à la Société de Presse de l’Oise de cesser de diffuser et publier l’article intitulé « Cyrille Hodent, 41 ans, frappé par un camion mercredi. L’ancien poissonnier de la place des halles met fin à ses jours sur la RN 31″, paru dans l’hebdomadaire Oise Hebdo, daté du 12 août 2015 N•1119, sous quelque forme que ce soit et qu’elle que soit l’édition locale. »

Voici la stupéfiante décision rendue ce 14 août par le tribunal de Grande Instance de Beauvais. La procédure en référé était intentée par la famille pour assurer la protection de son image et de sa vie privée.  L’article paru dans Oise Hebdo concerne la mort d’un personnage bien connu dans la région. Une mort intervenue le 5 août dernier sur la RN 31 où cet homme a été frappé de plein fouet par un camion. Selon l’enquête des gendarmes, il s’agirait d’un suicide. L’article reprend sobrement ces divers éléments et dresse un portrait de l’ancien poissonnier. La dignité des personnes y a été préservée, comme il se doit.

Le Syndicat National des Journalistes (SNJ), première organisation de la profession, tient à s’élever contre cette décision de justice aussi brutale qu’injustifiée. Une décision rarissime dans la presse. Si le SNJ comprend la douleur d’une famille, il rappelle que le personnage décédé est très connu dans sa région et que les faits sont intervenus sur la voie publique, deux éléments qui donnent aux citoyens le droit d’être informés et, donc aux journalistes, le devoir d’informer. Le SNJ assure la rédaction de son soutien. La société de Presse de l’Oise, éditant Oise Hebdo  a décidé de faire appel de cette lourde et inexplicable condamnation. Très attentif à cette atteinte grave à la liberté d’Informer, le SNJ sera présent à Beauvais. »

« Nez pincés »

L’affaire arrivera devant la cour d’Appel d’Amiens le mercredi 19 août à 9 heures. « Logiquement, la cour d’appel devrait infirmer, estime Isabelle Béal, ancienne avocate et juriste spécialisée en droit des médias. Sinon ce serait un précédent très inquiétant pour l’ensemble de la presse. » Mme Béal regrette que certains médias se soient « pincé le nez » devant l’affaire, ne mesurant pas l’importance de la décision de justice et préférant revenir sur les unes à scandale de l’hebdomadaire. Voir ici quelques exemplaires de ces unes.

« Sur le moment, il n’y a eu aucun sursaut des médias nationaux. Alors que ça devrait être viscéral » estime Mme Béal.  Son avis est partagé par Patrick Eveno, historien des médias et président de l’Observatoire de la déontologie de l’information, Il estime que la presse devrait ici faire preuve de plus d’unité. On pourrait aussi parler de confraternité. Si la cour d’appel d’Amiens confirme la décision du tribunal de Beauvais il y aura renvoi devant la Cour de cassation, voire devant la Cour européenne des droits de l’homme.

Closer et Julie Gayet

« Ce sont des procédures longues et coûteuses. Il y aurait tout intérêt à ce que la presse soutienne ses confrères » observe M. Eveno.  « En matière de presse, la liberté est la règle » rappelle M. Eveno. Il estime que la décision du tribunal de Beauvais constitue un « excès de pouvoir ». « Imaginez, dit-il au JDD, c’est comme si François Hollande avait interdit de kiosque la célèbre une de Closer évoquant l’existence de Julie Gayet. » Précisément, on n’ose l’imaginer.

A demain

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