Une bien étrange affaire franco-marocaine, avec deux journalistes, deux millions d’euros et le vilain démon de la tentation

Bonjour

C’est une histoire comme on n’oserait pas en inventer. Une histoire comme venue du passé mais qui se joue avec des i-phones. Un « ADG-Manchette-SAS » sans alcool. «Un mauvais film»  a jugé Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères ; un mauvais film trop parlant. Une histoire où la presse cherche à connaître la vérité sur une affaire dans laquelle des journalistes (des avocats, des éditeurs etc.) sont impliqués. Une affaire où tout est possible et qui, lundi 31 août, s’enrichit de la prise de parole (dans la presse) des journalistes concernés.

L’avocat de Rabat

Prolégomènes :    Le journaliste Eric Laurent a été mis en examen à Paris pour chantage et extorsion de fonds dans la nuit du 28 au 29 août avec sa consœur Catherine Graciet. Ils sont soupçonnés d’avoir tenté de faire chanter le roi du Maroc, Mohammed VI, en menaçant de publier un livre à charge contre la famille royale.

Selon Me Eric Dupont-Moretti, avocat de Rabat, les deux journalistes français ont proposé à un collaborateur du roi du Maroc de renoncer, contre rémunération, à la parution d’un livre (à paraître au Seuil) contenant des informations gênantes pour le royaume. Ils auraient formulé une offre de trois, puis deux millions d’euros. « Le Palais a alors décidé de porter plainte auprès du parquet de Paris. Les policiers ont décidé d’organiser un flagrant délit », a assuré Me Dupond-Moretti, qui a révélé l’affaire, jeudi 27 août.

Coupures de 100 euros

Hier 30 août Le Journal du Dimanche (Laurent Valdiguié) avait « révélé les contenus des ‘’enregistrements’’ »  a priori accablants pour les deux journalistes :

« Un très mauvais polar. Deux journalistes arrêtés dans un palace en flagrant délit pour chantage sur le roi du Maroc. Dans leurs poches, une  enveloppe, de 40.000 euros… « en petites coupures de 100 euros », à leur demande.  Dans leur poche encore, une lettre manuscrite à l’encre pas encore sèche scellant un « accord » pour « ne plus rien écrire sur le royaume du Maroc », en « contrepartie du versement de la somme de deux millions d’euros ». Le JDD a eu accès aux enregistrements de rendez-vous clandestins. En trois séances avec un avocat marocain, les journalistes Éric Laurent et Catherine Graciet (elle n’était là qu’au dernier rendez-vous) ont scellé ce « pacte » qui leur vaut aujourd’hui d’être mis en examen pour « chantage et extorsion de fonds » et placés sous contrôle judiciaire. »

Se débarrasser de quelqu’un

Ce matin, dans Le Parisien, Catherine Graciet se confie (à Pascale Egré):

« Je n’ai jamais voulu faire chanter qui que ce soit. Je suis tombée dans un piège. Le Maroc a voulu se débarrasser de quelqu’un de gênant pour le Palais. Dans cette histoire, c’est le Palais qui propose, le Palais qui corrompt. Cela fait dix ans que je mène un travail d’investigation sur le Maroc, dix ans que je vis sous la pression des services de sécurité marocains. J’ai débuté dans un journal d’opposition là-bas puis coécrit deux livres d’enquêtes, dont l’un dénonce la prédation du roi Mohammed VI sur l’économie marocaine. (…)

J’ai été harcelée, photographiée, insultée, menacée de mort sur les réseaux sociaux. Il y a eu des pressions sur des témoins et des familles que je rencontrais… J’ai mené un travail sans concession qui a créé un passif très lourd avec la monarchie. Or il y avait ce nouveau livre, que nous préparions avec Eric Laurent (…)

J’y vais pour voir parce que je n’arrive pas à y croire. Que l’avocat du roi soit là, en personne, à prendre un tel risque ? A endosser un rôle réservé plutôt aux barbouzes ? Je veux en avoir le cœur net. En dix ans, je n’ai jamais pu parler à un représentant du Palais. J’y vois l’occasion d’obtenir des réactions, même en off, par rapport aux affaires évoquées dans le livre. Je pense même qu’une tentative de corruption, cela ferait un beau chapitre d’ouverture… En même temps je me méfie. Je trouve tout ça bizarre ; (…)

Fondre en larmes

 Oui, je me suis laissée tenter (elle fond en larmes…). J’ai eu un accès de faiblesse… C’est humain, non ? Chacun se demande ce qu’il ferait de sa vie avec 2 M€. Essayez d’imaginer la situation. Et c’était pour renoncer à un livre, pas pour tuer quelqu’un… Quand j’ai signé le protocole où nous renonçons à écrire sur la monarchie, je me dis aussi que j’ai la preuve que c’est un corrupteur, puisqu’il l’a signé lui aussi. Et, comme c’est le Palais qui propose l’argent, j’y vois un deal privé entre deux parties. Je sais que, déontologiquement, moralement, ce n’est pas génial, mais je n’y vois rien de mal pénalement. Ensuite, c’est lui qui a insisté pour que nous prenions une avance. Quand il est parti et que je me suis retrouvée avec tout cet argent liquide dans les mains, j’étais hébétée, hagarde. Quand la police nous a interpellés dans le hall de l’hôtel, je n’ai pas compris. Puis la colère est montée ! J’ai compris la manipulation, la police en embuscade, les écoutes, le traquenard. On ne m’a même pas laissé la chance de regretter, de voir ce que j’allais faire après. Mais je me suis fait la promesse que notre livre sortira.

 Invention des faits

Quelques heures plus tard Eric Laurent donnait dans Le Monde, (Charlotte Bozonnet et Serge Michel) sa version des faits. Il était aussi l’invité du « 13 heures » de France Inter. Tout en reconnaissant l’existence de la transaction, Eric Laurent assure qu’elle lui a été « proposée » par un émissaire de Mohammed VI, et qu’il l’a acceptée à la fois pour des raisons personnelles, et pour ne pas « déstabiliser le Maroc ». Il assure aujourd’hui avoir l’intention de terminer et de publier l’ouvrage. Extraits :

« Je vais faire un premier commentaire sur la totale indécence de la part de l’avocat du royaume, Me Dupond-Moretti, qui a dépassé toutes les limites en matière non seulement de présomption d’innocence mais aussi en matière de déformation ou même d’invention des faits.

Brûlot

Le 23 juillet, d’après lui, j’appelle le secrétariat particulier du roi. Jusqu’ici, c’est exact. Je demande à parler à Mounir El Majidi, qui est le secrétaire de Mohammed VI. C’est encore exact. Selon lui, je déclare préparer un livre explosif, un brûlot et c’est trois millions. Je mets au défi Dupond-Moretti et le Maroc de produire le moindre élément attestant cela. Je n’ai jamais tenu ces propos. Il n’y a jamais eu de tentative de chantage (…)

Il n’y a pas de formulation de demande d’argent. (…) A un moment donné, il me dit : « On pourrait peut-être envisager une rémunération, une transaction, en contrepartie d’un retrait écrit ». C’est lui qui m’amène à cette idée. A aucun moment il n’y a dans ces enregistrements une volonté de ma part de faire chanter le roi du Maroc à travers un de ses avocats. (…)

Cancer généralisé

J’ai exercé ce métier pendant 30 ans et j’avoue que là, j’en ai un peu assez. C’est un sujet très complexe concernant la famille royale et certains comportements. Donc je me dis : après tout, on n’a pas envie, quelles que soient les réserves que l’on peut avoir sur la monarchie, que s’instaure une république islamique. S’il propose une transaction, pourquoi pas (…) Ma femme est extrêmement malade. C’est une situation personnelle très dure. Elle a un cancer généralisé. Son état s’aggrave de jour en jour malgré les opérations, des chimiothérapies très lourdes (…)

Le livre porte à la fois sur l’héritage de Hassan II et les affrontements au sein de la famille royale concernant cet héritage. Avec de nombreuses péripéties. Il y avait aussi des choses concernant le train de vie dispendieux – pour ne pas dire plus – de cette famille, avec un certain nombre de dérives (…) Quand vous êtes un sujet marocain, et que vous découvrez cette réalité sur le roi, sa famille, son entourage, dans un affairisme ambiant, vous êtes profondément troublé. Je pense que ça aurait érodé la confiance relative que l’on peut encore avoir envers le monarque.

Innocence présumée

Le parquet a demandé l’interdiction de sortie du territoire et un contrôle judiciaire tous les huit jours. La juge a décidé de me laisser mon passeport et d’un contrôle judiciaire tous les quinze jours. Avec interdiction de parler à ma co-auteure. Outre l’emballement policier et judiciaire, avec trois juges d’instruction, il y a l’emballement médiatique, qui a contribué à nous discréditer très vite en produisant des extraits tronqués, détachés de leur contexte. Nous étions encore dans la voiture de la police que tout filtrait déjà sur les chaînes d’infos, sans nuance et sans présomption d’innocence, qui n’a jamais existé dans cette affaire. La seule voix relayée constamment a été celle de Me Dupont-Moretti, avec des propos choquants et délirants.

Préjudice à journalistes

Le Monde demande à Eric Laurent si, en négociant une transaction financière en échange de la non-publication d’un livre il a conscience d’avoir « porté préjudice à l’ensemble de la profession ». Réponse :

« Non, pas du tout. Je pense que j’ai fait des livres qui ne souffrent pas la moindre critique éthique et déontologique. Et là en l’occurrence, il y avait à la fois le sujet qui était explosif, il y avait la proposition qui m’a été faite et la situation dans laquelle j’étais. Je me suis dit qu’un livre de plus ou de moins, cela n’enlèverait rien à ma satisfaction personnelle. Comme je n’avais pas l’esprit de vindicte, j’ai dit… voilà. C’est une tentation, pas un chantage.  Je me suis dit après tout, pourquoi pas, passons à autre chose.

Déontologie

Je veux bien prendre des risques mais j’étais vraiment dans un état psychologique où je n’avais pas l’énergie nécessaire pour aller jusqu’au bout. Je vous l’ai dit, ce sujet m’effrayait. Et j’ai d’autres centres d’intérêt. Déstabiliser un régime à travers un ouvrage dans un contexte géopolitique très particulier, cela ne me paraissait pas une bonne idée. Mon interlocuteur est arrivé au bon moment. Il a su exploiter cela. Puis il m’a piégé. Vous pouvez ne pas le croire, mais c’est lui qui m’a piégé. Ce qui serait allé à l’encontre de la déontologie, cela aurait été de dire : j’ai ces éléments, et je vais vraiment vous demander de me payer, sinon je les publie et cela sera très douloureux pour vous. Ce qui n’a jamais été le cas. »

Eric Laurent publie un livre, dans huit jours, chez Flammarion : « Aux banques les milliards, à nous la crise ; lettre ouverte aux banquiers qui nous ruinent » sur les pratiques et dérives du système financier. Apprenant (en direct sur France-Inter) la décision du Seuil de ne pas publier le livre controversé sur le Maroc (1) il a accusé son (ancien) éditeur de « lâcheté ».

A demain

(1) Le Seuil a annoncé lundi 31 août qu’il renonçait à publier le livre sur le Maroc des journalistes Eric Laurent et Catherine Graciet, arguant que « la relation de confiance » entre l’éditeur et les auteurs était « de facto dissoute ». « Dans ces conditions, la publication envisagée ne saurait avoir lieu », indique la maison d’édition dans un communiqué.

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