Immigration: la dictature hypnotisante de l’émotion ; une confession de Libération

Bonjour

3 septembre 2015. Tant et tant de mots sur une photo. Ainsi, donc, le cliché insoutenable d’un enfant mort sur le sable de l’ancienne Halicarnasse grecque – devenue Bodrum turque – à un vol d’oiseau de l’Union européenne. Une photographie devenue historique en  quelques heures.

Pourquoi ? Comment ? Quel alignement des comètes médiatiques a présidé à cette déferlante ? Un cliché iconique, à la fois insoutenable et soutenu. Une photographie hypnotique quand  l’argentique a disparu. Un vertige auto-amplifié. Une repentance cristallographiée.

Les mots peuvent-ils aider à comprendre ? Il faut l’espérer. Dans Libération daté du 4 septembre Didier Péron tente un décryptage. Il explique que cette photographie a été prise par la reporter Nilüfer Demir de l’agence turque Dogan News. Il ajoute qu’une vidéo de la situation avait aussi été mise en ligne par la même agence : « On  y voit des flics s’activant sur le lieu d’un drame et non, comme ici, ce bloc silencieux que la perspective profonde des vagues et le trait du rivage au fond enserre dans une plénitude douloureuse ».

Contagion des larmes

Didier Péron : « Chacun veut croire, soudain, qu’une image, une seule, possède le pouvoir magique de faire basculer les opinions occidentales tétanisées par la hantise d’invasion de migrants. Et qu’elle peut, par la contagion des larmes et de la honte, prêter aux différents gouvernements européens ce génie du bon accueil qui leur a jusqu’ici cruellement manqué.

Les réseaux sociaux ont amplifié ces phénomènes de olas virtuelles où chaque individu est comme traversé par une même onde électrisante d’émotion synchrone. Plus de 1 000 noyés en une semaine en avril dans les eaux méditerranéennes, 71 cadavres de migrants en décomposition dans un camion abandonné en Autriche : personne, aucun parti, aucun organe de presse, aucun citoyen, ne peut ignorer les situations atroces qui se multiplient depuis des mois.

Cependant, de même qu’il faut de longues séances de psychanalyse au névrosé non pas pour «connaître» mais bien «prendre conscience» de la gravité des maux qui le rongent, il faut à l’inconscient collectif le choc d’une identification pour que cesse une forme d’insensibilité statistique ou de fatalisme courroucé. »

Ondes électrisantes

Peut-on être également traversé de ces ondes électrisantes et tenter de résister à l’insupportable car asphyxiante dictature de l’émotion ? La question s’impose en France plus qu’ailleurs : les médias traditionnels n’ont pas, ce matin (et à la différence de nombreux médias européens), relayé ce cliché ; les politiques l’ont aussitôt fait à leur place et, depuis, ces médias battent leur coulpe. Qui a tort ? Qui a raison ? En cette fin de journée le cliché semble avoir gagné : le gouvernement français s’est réuni en urgence et on entend parler de nouvelles mesures franco-allemandes en faveur de ceux qui cherchent refuge dans l’Union européenne. Et demain ?

Autant qu’à l’émotion l’heure est une nouvelle fois au désarroi. Les médias français citent en exemple-modèle leurs homologues anglais qui, eux, ont tous ou presque publié le fameux cliché. Louanges un peu rapides. Pour sa part Slate.fr (Vincent Manilève) souligne fort justement « l’obscène hypocrisie des tabloïds conservateurs anglais ».

«Si ces images extraordinairement puissantes d’un enfant syrien mort échoué sur une plage ne changent pas l’attitude de l’Europe face aux réfugiés, qu’est-ce qui le fera ?» clame The Independent. « Peut-être faudra-t-il cette photo pour que l’Europe ouvre les yeux » éditorialise majestueusement Le Monde. Peut-être. Peut-être pas.

Napalm

« Cette image peut réveiller les consciences, comme toutes celles qui ont marqué l’histoire. La petite fille brûlée au napalm prise par le photojournaliste Nick Ut en 1972 avait, par exemple, eu un impact terrible à l’époque » rappelle Alain Mingam, photojournaliste  interrogé par Libération. Certes. En 1972 la petite fille était brûlée mais vivante. Elle fuyait l’horreur d’une guerre. En 2015 le petit garçon est mort.

Les mots peuvent-ils aider à comprendre – à dépasser l’émotion hypnotique ? Il faut l’espérer. Et lire Libé :

« Mais, il faut, hélas !, aussi pouvoir interrompre la ferveur que suscite l’icône pour en interroger les implicites. Car si ce garçonnet mort marque une limite, comme si ce spectacle obligeait à un sursaut moral tant l’intolérable était désormais atteint, on peut se demander si les clichés, largement diffusés, de grappes de migrants juchés sur des bateaux, agrippés à des grilles, d’individus coursés par des flics mais aussi de cadavres de victimes adultes éparpillés sur d’autres grèves, étaient, de fait, de mauvais objets, des mauvais passeurs d’émotion. » (Didier Péron)

Flottement

Il faudra aussi, dans Libération, lire le billet de Johan Hufnagel, directeur en charge des éditions : « Pourquoi nous n’avons pas publié la photo d’Aylan ». C’est une peu banale « explication faite aux lecteurs».

En cas de flottement c’est un exercice bien difficile que de raconter les coulisses aux spectateurs. La plupart des responsables fuient devant l’épreuve. Tel n’est pas le cas ici.  Libé brise la glace et en sort comme grandi.

A demain

2 réflexions sur “Immigration: la dictature hypnotisante de l’émotion ; une confession de Libération

  1. Cette photo , il est facile pour beaucoup d’y reconnaitre un petit garçon connu, aimé. On ne voit pas le visage mais juste un petit corps habillé pour aller jouer , dans une attitude émouvante . C’est , en tant qu’objet artistique , une objet plus fort que les photos de ces visages ou cadavres dans lesquels nous ne nous reconnaissons pas.

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