Non, Louis Pasteur n’était pas vraiment un ange. Le retour au grand galop de la « croyance »

Bonjour

Deux récents ouvrages viennent éclairer notre contemporain chaque jour plus embrumé. Le premier est une vie de Louis Pasteur (1822-1895). Le second traite d’une épidémie redoutable en progression notable, celle de la croyance. Ce sont deux ouvrages indépendants mais qui se complètent admirablement.

«Louis Pasteur» ? Longtemps, en France, on ne le présenta plus. Puis les temps reviennent où il faut redire qui il fut : un homme devenu statue de son vivant. Une sorte de Victor Hugo (1802-1885) inversé, mais son équivalent en renommée planétaire. Erik Orsenna, de l’Académie française, y consacre (Fayard) un petit ouvrage tonique, enlevé, élégant. Ni cuistre ni béat. Il le fait avec sa plume et un style bien difficile à définir, une sorte de frise harmonieuse courant à travers les siècles, décortiquant le XIXe, bousculant les poncifs. Voici Jacques Chirac se lavant les mains, voici les poisons de Mithridate. Nous sommes Pasteur, nous écrivons Pasteur, nous pensons Pasteur. Puis nous le regardons, nous le jugeons. Erik Orsenna fait avec le grand Louis (dont il occupe, à l’Académie, le fauteuil) ce que Patrick Deville fit il y a peu en se nourrissant des écrits d’Alexandre Yersin. Avec cette grande, cette immense, différence, qu’Orsenna remercie clairement celles et ceux qui l’ont aidé dans sa tâche. (1)

 Ventripotent

Louis Pasteur n’était pas, on le sait, médecin. Ce n’était pas non plus un ange, ni un saint laïc. Chef de meute, croyant en Dieu, goûtant les honneurs, volontiers du côté du plus fort, enragé à vaincre, il aurait fait un malheur dans des temps plus anciens. Le hasard voulut qu’il combattit sous les couleurs de la République française et contre des ennemis invisibles, des pathogènes de l’espèce humaine. Cela servit la France, l’Empire colonial français. Cela servit la science et, en toute immodestie, le monde entier. «Comparé au XVIIe, le XIXe siècle paraît souvent balourd, bourgeois, ventripotent, âpre au gain, préoccupé seulement d’amasser, écrit Orsenna. C’est oublier son intérêt, profond, pour la science et ses applications.» La génération spontanée avait déjà bien vécu. Le XIXe et Pasteur l’achevèrent. Et cela donna lieu à des spectacles, comme celui donné le 7 avril 1864 dans le grand amphithéâtre de la vieille Sorbonne. Georges Sand, la princesse Mathilde, des ministres en veux-tu en voilà, Alexandre Dumas, le Tout-Paris est là.

Pasteur monte sur scène, un ballon de verre dans chaque main : il va faire disparaître l’une des croyances les plus enracinées au moyen d’un col de cygne. Il explique ensuite que «le germe c’est la vie et le germe la vie». Cela plait, il charme, on l’acclame, debout. Un autre, avant lui, était plus près de la vérité, celui qui avait dit de la vie qu’elle n’était «rien d’autre qu’une oxygénation forcée». Pasteur le renvoie à ses poésies. Pasteur assure le show comme personne avant lui. Pasteur rend lisible le vivant. Demain, il repoussera le diable pathologique.

« Microbe » et « microbie »

Son nom n’est pas pour rien dans cette croisade. Bientôt, il sera entouré des pastoriens. Pourquoi le spectacle citoyen de la vulgarisation médicale et scientifique a-t-il aujourd’hui pratiquement disparu ? Où sont passés les équivalents de Pasteur et de Koch et ceux du match franco-allemand contre les microbes ? Koch, Robert Heinrich Herman, qui fut décoré de la Légion d’honneur – au grand dam de Pasteur.

«Microbe» ? En 1878 le Dr Sédillot, retraité actif qui a dirigé l’Ecole de santé militaire de Strasbourg, écrit au déjà grand Emile Littré. Il vient de forger un mot et voudrait l’avis de l’immense linguiste. Réponse de celui qui, Louis-Ferdinand Céline dixit, «ne se trompe jamais» :

«Très cher confrère et ami, Microbe et microbie sont de très bons mots. Pour désigner les animalcules, je donnerais la préférence à microbe, d’abord parce que, comme vous le dîtes, il est plus court, puis parce qu’il réserve microbie, substantif féminin, pour la désignation de l’état du microbe… Et maintenant, laissons ce mot ses défendre tout seul, ce qu’il fera sans doute.» Sacré Littré…

Pasteur n’est pas le Buffon ou le Linné de l’invisible. Il est du siècle de la thermodynamique, ce siècle qui vit s’installer, avec Freud à La Pitié, celle de nos inconscients. On veut dire par là que Pasteur saisit que la vie naît de l’infiniment petit, et ce via la fermentation. A travers lui, c’est l’Occident qui décryptera l’élaboration microscopique des aliments que cet Occident avait lui-même fabriqués. La même fermentation qui, via le blé, le lait, le raisin nous donne le pain, le fromage, le vin. Réplication sans fin, duplication, industrialisation. Où l’on voit que l’ombre de Louis Pasteur dépasse la vaccination, dépasse les images d’Epinal de la rage.

Levure du boulanger

Pour ce qui est de la pathologie (végétale, animale, humaine) deux conséquences, nous dit Orsenna : «Si les agents responsables passent d’un animal à un autre, d’un homme à un autre, ils y emporteront et y installeront la maladie ; la seule manière d’empêcher cette contagion c’est l’hygiène.» Pasteur n’est certes pas le premier à édicter de tels préceptes. Nightingale, Trousseau, Semmelweis, Lister ont, ici ou là, pressenti la vérité. Mais toujours de manière parcellaire, fragmentée. Pasteur arrive au moment où l’unification est possible, compréhensible, diffusable. Ses élèves prêchent la parole du maître dans l’Empire colonial français. Les démonstrations (les siennes, celles de Koch, d’autres encore…) traverses les frontières. Le savoir avance, le pouvoir progresse. On connaît la suite, sinon la fin.

Connaître l’intimité de la levure du boulanger n’a jamais interdit de croire que le pain rompu et partagé était la chair du Christ, cet homme incomparable (Renan). C’est à ce mystère au carré, à cette sublimation, que s’attaque Jean-Claude Carrière. Carrière, compagnon de Luis Buñuel, auteur de «La Controverse de Valladolid», scénariste, dramaturge, écrivain et formidable conteur ; l’un des derniers Parisiens (croit-il) à «savoir monter des murs en pierres sèches».

Mitterrand

La vie ne s’arrête pas. Orsenna occupe le fauteuil de Pasteur qui prit la place de Littré. Erik Orsenna a passé bien des vacances sur l’Ile de Bréhat, là où venait également en son temps Renan – Renan qui avait prononcé le discours d’accueil de Louis Pasteur à l’Académie Française. Pasteur avait, contre l’usage, éreinté Littré. Renan termina par ces mots : «Nous nous nourrirons de vos certitudes et nous vous ferons cadeau de nos incertitudes».

Ancienne plume de François Mitterrand, Erik Orsenna ne veut pas (publiquement) porter de jugement sur l’action de l’actuel président de la République française. «J’ai eu une période militante de huit années, confie-t-il. Je fais maintenant de la politique par d’autres moyens, notamment en me battant pour que le budget attribué à la science, à la recherche soit maintenu car c’est essentiel pour notre nation.»

Sabre et goupillon

«Alors que nous pensions, depuis le siècle dit “des Lumières”, aller vers plus de clarté, plus de maîtrise sur le monde et sur nous-mêmes, nous voyons que la croyance a marché près de nous au même pas que la connaissance, et que l’obscurité nous accompagne toujours, avec son cortège de rage et de sang, écrit Jean-Claude Carrière. Nous voyons qu’une vieille alliance, que nous espérions dissipée, s’est renouée entre la violence et la foi.» La bien vielle et bien maléfique alliance du sabre et du goupillon.

Carrière ajoute : «Pouvons-nous, le temps d’un livre, nous arrêter au bord du chemin, réfléchir ensemble, rappeler certains épisodes de notre passé et nous demander s’il nous reste une chance, un jour, d’éteindre, ou d’adoucir, ce feu ancien qui nous déchire encore?»

A demain

 (1) Sur ce thème, voir : » Sauvons la mémoire écrite du Dr Yersin ». Rev Med Suisse (2012)

Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : « Louis Pasteur, la science et le retour de la ‘’croyance’’ » (Rev Med Suisse 2015;1626-1627)

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