Maternité et intelligence : l’allaitement maternel durable deviendra-t-il obligatoire en France ?

Bonjour

Aujourd’hui, en France, deux femmes sur trois allaitent leur nouveau-né. Six mois plus tard elles ne sont plus qu’une  sur cinq à donner encore le sein. Au premier anniversaire : vingt-neuf sur mille. Tel est le constat chiffré que l’on peut découvrir dans la dernière livraison du  Bulletin épidémiologique hebdomadaire qui brosse le « portrait-robot » des femmes qui ont choisi d’allaiter ; et ce pour « mieux cibler les profils des mères qui allaitent le moins longtemps afin de pouvoir aider les médecins à les soutenir » (Sandra Wagner, Inserm).

La désaffection grandissante pour l’allaitement maternel n’est pas vraiment une surprise. C’est aussi un choix conditionné par différents paramètres éminemment politiques. Il y avait déjà eu les données rendues publiques en octobre dernier. Elles établissaient que la France, célèbre en Europe pour ses taux record de fécondité, n’allaitait pas ses enfants comme la raison sanitaire le voudrait. La raison ? Elle est claire : le nourrisson devrait bénéficier aux cours de ses premier mois de vie d’une alimentation exclusivement constituée de lait maternel. Il en va de sa santé à court moyen et long terme comme de celle de sa mère – sans parler de son développement cérébral et cognitif (voir plus loin). En France le Programme national nutrition santé (PNNS) recommande ainsi l’allaitement maternel «de façon exclusive jusqu’à 6 mois, – ou, au moins jusqu’à quatre mois. Les autorités sanitaires  préconisent également de poursuivre l’allaitement maternel après six mois en accompagnement d’une alimentation diversifiée.

Constat brutal

En octobre dernier l’étude Epifane (Epidémiologie en France de l’alimentation et de l’état nutritionnel des enfants pendant leur première année de vie), réalisée en 2012-2013 par l’Institut de veille sanitaire (InVS), permettait  de disposer pour la première fois de données nationales sur ce sujet. Le constat était brutal : en France moins d’un enfant sur quatre est aujourd’hui allaité jusqu’à l’âge de 6 mois. Ce résultat était  issu d’un échantillon représentatif  de 3368 enfants. Tous étaient nés au cours du premier trimestre 2012, dans 136 maternités tirées au sort en France métropolitaine. Les mères étaient interrogées à la maternité ainsi qu’à 1 mois, 4 mois, 8 mois et 12 mois après la naissance. On apprenait qu’à la maternité, 74 % des mères avaient débuté un allaitement maternel. Seuls 40 % des nourrissons étaient encore allaités à 3 mois, mais seulement 21 % de façon exclusive ou prédominante. A 6 mois, 23 % des enfants étaient encore allaités, et 9% à un an.

Ces données ne font pas de la France un pays modèle en matière d’allaitement materne. En Europe, les taux d’allaitement maternel à 6 mois variaient de 33 % aux Pays-Bas à 82 % en Norvège. Il en va de même en Italie ou au Royaume-Uni. « La France est non seulement l’un des pays d’Europe où le taux d’initiation de l’allaitement maternel à la naissance est l’un des plus bas mais également l’un des pays où les mères qui choisissent d’allaiter leur enfant le font le moins longtemps » résumaient les auteurs de ce travail dirigé par Benoît Salanave (Institut de veille sanitaire, Université Paris 13, Bobigny).

Image féminine à valoriser

Si les chiffres de l’étude étaient précis les raisons les causes restaient à fournir. Les auteurs évoquaient, sans approfondir, le « manque de soutien des femmes qui souhaitent allaiter à la maternité ou à leur domicile » ou la durée de congé maternité ». Ils parlent aussi « de l’image peu valorisée, en France, de la femme qui allaite ». Comme si l’allaitement et le rapport de la mère à l’enfant était une affaire d’image et de valorisation.

Corollaire, les auteurs estimaient que les mères qui choisissent d’allaiter leur enfant « devraient être encouragées à maintenir un allaitement maternel si possible jusqu’à 6 mois ». Au vu des enjeux c’est là une recommandation qui apparaîtra bien timide. Et ce d’autant qu’il n’y a là ni véritable fatalité ni expression véritable du libre arbitre de la femme. Une autre étude  témoignait en effet du poids des déterminants socio-économiques. Cette étude a été dirigée par Claire Kersuzan (Institut national de la recherche agronomique) et menée sur 18 000 nourrissons.

Elle montre que les taux d’allaitement  sont plus faibles en cas de complications à la naissance « ainsi que chez les nourrissons dont les parents étaient nés en France, étaient ouvriers, employés ou sans profession, et chez ceux dont les mères avaient un niveau  d’études intermédiaire ». La pratique de l’allaitement diminue aussi quand la mère est fumeuse, peu investie  dans la préparation à la naissance et lorsqu’elle est en situation d’insuffisance ou de surcharge pondérale avant  la grossesse ».

Fragments de réalité

Les données publiées aujourd’hui recoupent et complètent celles d’octobre  2014. Elles tendent à établir que le taux d’activité des femmes en France ne suffit pas à expliquer des allaitements de courte durée.  Comme toujours les statistiques laissent entrevoir des fragments de la réalité sans permettre de l’expliquer, encore moins de la comprendre. « Les mères de moins de 30 ans, vivant seules ou en couple sans être mariées, ainsi que celles ayant un niveau d’études intermédiaires (CAP/BEP, lycée) ont allaité moins longtemps » observent les chercheuses.

Dans le nord de la France, les mères allaiteraient en moyenne moins longtemps qu’ailleurs dans l’Hexagone…. Un père présent à l’accouchement signe un allaitement plus long…. L’allaitement est plus long chez les mères cadres et chez les mères en congé parental … «  L’allaitement a longtemps été mal vu en France, car il était perçu comme avilissant du point de vue du droit des femmes, explique,  dans Le Monde, la sociologue Maya-Merida Paltineau  qui ose parler du poids du  » féminisme égalitariste «  porté par Simone de Beauvoir (1908-1986). Mais les représentations sont en train de changer, dit-elle. Aujourd’hui, l’allaitement maternel trouve sa place chez une population de trentenaires fortement diplômées. Cette pratique est en phase avec leurs idéaux, leurs réflexions personnelles, leur rapport au travail, au couple, et se marie bien avec une vague écolo, bobo, anticrise… ».

Ayatollahs de l’allaitement 

Toujours dans Le Monde Marie-Josée Keller, présidente de l’Ordre national des sages-femmes regrette que la politique française en la matière soit moins volontariste qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne. « Il n’y a par exemple pas grand-chose sur les lieux de travail pour que les femmes puissent tirer leur lait ». Pour autant elle  met en garde contre « les ayatollahs de l’allaitement ».  « Il faut des motivations profondes pour un allaitement réussi » assure-t-elle. L’une de ces motivations pourrait être l’impact sur le QI – comme l’a établi un travail dérangeant publié en mars 2015  dans The Lancet Global Health.

Il démontrait, avec un recul de grande amplitude, les différents bienfaits pouvant résulter de l’allaitement maternel : une corrélation positive entre le niveau de QI et l’allaitement. Pour leur part les auteurs parlent d’une «association entre l’allaitement maternel et l’intelligence, le niveau de scolarité et le revenu à 30 ans », démonstration obtenue au terme d’une « étude prospective de cohorte de naissance menée au Brésil »

Ce travail avait été mené par un groupe de huit chercheurs dirigés par le Dr Bernardo Lessa Horta, spécialiste d’épidémiologie (Universidade Federal de Pelotas, Brazil, Pelotas, Rio Grande do Sul). Il avait été lancé en 1982 auprès de 6 000 nouveau-nés pour lesquels de multiples données ont été recueillies concernant notamment les résultats à des tests cognitifs et le mode d’alimentation. Trente ans plus tard (entre juin 1982 et février 2013) les chercheurs ont pu retrouver et procéder à une évaluation du QI de 3493 d’entre eux. Ils ont eu recours à  la technique du  « Wechsler Adult Intelligence Scale, 3ème version ». Le niveau de scolarité et le revenu des participants ont également été analysés.

QI plus élevés

« Les analyses brutes et corrigées on permis d’associer positivement les durées d’allaitement (allaitement total et allaitement prédominant) au niveau de scolarité et au revenu. Nous avons identifié des associations dose-réponse avec la durée de l’allaitement maternel pour le QI et le niveau de scolarité » résument-ils. Ils ajoutent qu’après avoir pris en compte les facteurs de confusion les participants à l’étude qui ont été allaités pendant 12 mois ou plus avaient un QI plus élevé (différence de 3,76 points). Ils avaient aussi mené des études plus longues (différence de 0,91 année) et avaient des revenus mensuels supérieurs (341 reals brésiliens) par rapport à celles et  ceux qui ont été allaités pendant moins de un mois.

« Trente ans plus tard l’allaitement maternel est associé à une amélioration des performances aux tests d’intelligence et pourrait avoir un effet important dans la vie réelle, en augmentant le niveau de scolarité et le revenu à l’âge adulte » concluaient les auteurs. Pour sa part le Dr Bernardo Lessa Horta Dr Horta estime que les avantages de l’allaitement résident pour beaucoup dans le fait que le lait maternel est une bonne source de chaînes longues d’acides gras saturés,  essentiels pour le développement harmonieux des tissus cérébraux. Ce n’est toutefois là qu’une hypothèse que ces résultats poussent à avancer sans nullement la confirmer.

Acides gras ou pas, la question des incitations collectives à l’allaitement maternel  est désormais  une véritable, grande et belle question politique de santé publique. Elle risque donc de ne jamais être soulevée.

A demain

2 réflexions sur “Maternité et intelligence : l’allaitement maternel durable deviendra-t-il obligatoire en France ?

  1. Avant de le rendre obligatoire il faudrait déjà voir à la rendre possible !
    La plupart des professionnels de santé n’y connaissent rien, qu’ils soient pédiatres, sage-femmes ou puéricultrices.
    Et le pire c’est que certains croient le contraire, et ajoutent la désinformation à l’incompétence.
    Parce qu’en plus d’asséner les pires âneries aux femmes qui allaitent, ils ne se gênent pas pour « mettre en garde contre les « ayatollah de l’allaitement » ».
    Alors que ce sont des associations comme La Leche League ou Solidarilait qui sont les seuls interlocuteurs à donner des informations vérifiées, claires et cohérentes aux femmes.
    Tant que cet état de fait continuera, l’allaitement en France ne pourra que régresser.

  2. Je vais peut-être dire une bêtise… mais si les mères allaitant longtemps sont surtout celles qui sont soit cadres supérieurs, soir en congé parental, cela n’indique t il pas pour les une un certain niveau social déjà propice au développement intellectuel de l’enfant, et pour les autres une disponibilité lui-même potentiellement propice à ce développement ? Quel est réellement la part de l’allaitement là-dedans ?
    En outre l’action d’allaiter, induit une grande proximité physique mère/enfant. Quel pourrait être le rôle de cette proximité dans le développement de l’intelligence et de la confiance en soi ?
    Bref, est-ce le lait maternelle en lui-même qui a réellement une action ?

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