Cigarette électronique : quand l’indispensable «répression des fraudes» fait de l’ombre à la santé publique

Bonjour

C’est un bel exemple d’inversion des priorités sanitaires. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) a, le 29 mars,  fait savoir qu’elle avait constaté de « nombreuses anomalies » concernant la « sécurité » des cigarettes électroniques.  Dans un communiqué cité par l’AFP et reprenant les résultats d’une enquête réalisée en 2014 cette direction de Bercy a indiqué que « cette campagne de vérifications » avait conclu à une non-conformité de 90 % des liquides prélevés et de près de la totalité des chargeurs. Concernant les recharges de liquide la DGCCRF évoque de « nombreuses anomalies d’étiquetage » ainsi que des « produits non conformes et/ou dangereux ».

Risques de chocs électriques

Il faut ici relativiser puisque ce travail n’a consisté qu’en 110 analyses chimiques effectuées sur les liquides et que la non-conformité portait sur un « étiquetage n’étant pas adapté à la composition du produit analysé » comme, par exemple, le taux de nicotine. Par ailleurs, 6 % de ces produits ont été jugés « dangereux ». Pourquoi ? « Pour des motifs d’absence d’étiquetage de danger ou d’absence de dispositif de fermeture de sécurité pour enfants ». Concernant les chargeurs, sur les quatorze modèles analysés, « treize ont été déclarés non conformes dont neuf dangereux en raison des risques de choc électrique liés à un défaut d’isolation. »

Ce n’est pas tout : le DGCCRF précise avoir procédé à « plus de 1 300 saisies de produits » non-conformes et dangereux » et à « plus de 56 000 retraits et/ou rappels de la commercialisation ». Des procédures contentieuses ont été établies en parallèle. La DGCCRF indique aussi être « en contact permanent avec les professionnels du secteur (fabricants, importateurs, distributeurs, buralistes, etc.) afin que la réglementation soit davantage respectée ». Elle annonce qu’elle va « continuer ses enquêtes visant à contrôler ce secteur d’activité» .

Mélange des genres

On ne critiquera pas, ici, le travail de cette remarquable direction de Bercy. C’est là un sujet essentiel de sécurité puisque (selon l’Inpes)  près de 3 millions de Français vapotent régulièrement (dont la moitié chaque jour) faisant de la France le premier marché européen en nombre de vapoteurs, se situant même devant le Royaume-Uni. L’an dernier le marché de la cigarette électronique français a pesé près de 400 millions d’euros (dont les deux tiers correspondent aux ventes de recharges liquides). Un phénomène récent et d’autant plus remarquable que le ministère de la Santé ne fait rien (c’est un euphémisme) pour faciliter la diffusion de ce qui apparaît bien comme un nouveau et puissant levier  de réduction (et d’abandon) de la consommation de tabac.

Mais saluer le travail de la DGCCRF ne saurait justifier un mélange des genres et une inversion des priorités. Les anomalies, défauts et imperfections des cigarettes électroniques présentes sur le marché français ne sauraient être mises en balance avec les dangers mortels que représentent les cigarettes de tabac (auxquelles la DGCCRF ne s’intéresse guère). Or les mêmes causes (ministérielles) produisant généralement les mêmes effets (médiatiques) on peut redouter que la publication des chiffres 2014 de la « répression des fraudes » ne soit mise en scène par celles et ceux qui ne veulent pas ni entendre ni comprendre ce qu’est une politique de réduction des risques sanitaires.

Etouffement du débat scientifique

Il faut, sur ce point précis lire, dans le supplément Sciences/Médecine du Monde daté du 30 septembre, la riche synthèse signée de Pascale Santi –  intitulée  « E-cigarette : la bataille continue ». Une synthèse qui, après d’autres analyses, démontre que dans ce domaine  le débat médical et scientifique est, en France, étouffé par les oppositions gouvernementales à la cigarette électronique – à la différence notable de la Grande Bretagne où le rapport du Public Health England (PHE)  a ouvert un salutaire débat en affirmant que la nocivité de la cigarette électronique est « environ 95 % » moins grande que celle du tabac. Un PHE qui souligne que les hypothétiques risques sanitaires de la e-cigarette sont vingt fois moins importants que ceux parfaitement documentés associés à la consommation de tabac. Et ce alors même que c’est là un outil possible de sevrage.

Risques réduits et addiction

Le  Monde cite François Bourdillon, directeur général de l’Institut de veille sanitaire et de l’Inpes:

« Deux logiques s’affrontent,  ceux qui voient la cigarette électronique comme un outil de réduction des risques. Et d’autres, partant du constat que la nicotine est addictogène, qui estiment que l’on remplace une addiction par une autre. »

 C’est un parfait résumé des forces en présence. Il est pour le moins regrettable que ce haut responsable ne puisse pas dire dans quel camp il se situe.

Le Monde écrit encore :

« Les autorités sanitaires se montrent prudentes – certains disent frileuses –, car elles craignent que l’e-cigarette puisse être une porte d’entrée vers le tabac. La loi de santé, toujours en discussion au Parlement, va la réglementer. Le sujet est sensible au ministère de la santé, au point que la Direction générale de la santé n’a pu apporter de réponse à nos questions. »

 Comment interpréter un tel silence ? Mêmes regrets. Mêmes euphémismes.

Clef de voûte en balance

Faut-il rappeler le constat chiffré ? A la différence de l’Angleterre, où le taux de fumeurs descend sous les 20 %, et de l’Australie (13 %), la France compte 34 % (13 millions) de fumeurs quotidien. Et alors que le nombre de fumeurs en Europe a baissé de 40 % à 26 % de 2002 à 2014, le tabac tue prématurément près de quatre-vingt mille personnes chaque année dans l’Hexagone. Clef de voûte quasi unique de l’action gouvernementale : la mise en place future du « paquet neutre ». Aucune augmentation drastique et constante des prix du tabac, seule mesure ayant démontré son efficacité (en France et à l’étranger).

Quant à la clef de voûte, ses jours pourraient être compté. La dernière livraison du Canard enchaîné (datée du 23 septembre) ­indiquait que les sénateurs (gauche et droite confondues) avaient, le 16 septembre, voté contre le paquet neutre à « 228 voix, contre 16 ».

A demain

2 réflexions sur “Cigarette électronique : quand l’indispensable «répression des fraudes» fait de l’ombre à la santé publique

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