« Allo, ? Allo ? Monsieur Fignon? On a trouvé des cellules cancéreuses… des métastases…»

Bonjour

Laurent Fignon (1960-2010) fut ce qu’il est convenu d’appeler un champion cycliste. Un grand. C’est aussi, déjà, un profil français à la Simenon ; un profil en voie de disparition. Laurent Patrick Fignon voit le jour en août 1960 à l’Hôpital Bretonneau dans le nord de Paris. Son père, Jacques Fignon, est chef d’atelier dans une usine de tôlerie mécanique et sa mère Marthe est ce qu’on appelait une femme au foyer. Ils vivent rue Davy, du nom de Sir Humphry Davy, physicien et chimiste britannique (mort à Genève en 1829), inventeur de la lampe de sûreté à toile métallique pour les mineurs ; dite «lampe Davy» pour la prévention des explosions dues au grisou. Toujours ce pragmatisme britannique…

Flèche wallonne

Laurent Fignon a trois ans quand ses parents quittent la rue Davy pour Tournan-en-Brie (Seine-et-Marne). Il aura bientôt l’écrivaine Irène Frain comme professeur de français. Le bon élève Fignon obtiendra un baccalauréat D et effectuera une année en faculté. Mais à quinze ans, il a contracté le virus du cyclisme. Le hasard sans doute : il débute sur le vélo (marque «Vigneron») de son père ; il se révèle doué. A seize ans, il prend sa première licence à la «Pédale Combs-la-Villaise» ; il n’en sortira plus. Tous les passionnés connaissent l’essentiel de son parcours : Champion de France sur route 1984 ; Tour de France 1983 et 1984 ; Tour d’Italie 1989 ; 13 étapes remportées dans les grands tours de France, d’Italie et d’Espagne ; une Flèche wallonne et deux Milan-San Remo.

Chevelure blonde tôt suivie d’un début de calvitie, petites lunettes cerclées, une aptitude à l’analyse et à la synthèse, des talents de pédagogue et de vulgarisateur… Fignon gagna vite un surnom dans les pelotons : «L’Intello». L’homme connut de grandes joies et quelques malheurs. Il eut des doutes, nombre de tourments, marqua son époque. Sa carrière fut entachée par deux contrôles antidopage positifs aux amphétamines : en 1987 lors du Grand Prix de Wallonie et en 1989 lors du Grand Prix d’Eindhoven. Il reconnut le second, nia le premier dans lequel il percevait la guerre à laquelle se livraient alors les deux principaux laboratoires pharmaceutiques belges pour le monopole des contrôles dans leur pays. Fignon se déclarera farouchement hostile aux contrôles antidopage inopinés et eut le courage de reconnaître qu’il avait aussi, parfois, usé de corticoïdes.

Ouvrage intellectuel

C’est Laurent Fignon que l’on retrouve aujourd’hui en introduction baroque d’un riche petit ouvrage intellectuel, consacré à l’annonce de la maladie par le médecin à son patient. Un bien bel ouvrage publié (1) signé de Martin Dumont ; ancien élève de l’Ecole normale supérieure, enseignant de philosophie et actuellement aux prises avec une thèse sur «les questions éthiques et épistémologiques soulevées par les greffes non vitales». Rien n’interdit d’imaginer que M. Dumont est un amateur de cyclisme et que Fignon a été un héros de sa jeunesse. On peut avancer une autre explication : Laurent Fignon a vécu un exemple de ce que l’on peut imaginer de pire pour ce qui est de l’annonce à un malade de sa maladie. Que l’on soit «intello» ou qu’on ne le soit pas. Il le raconte, sans pathos ni apitoiement, dans un ouvrage publié en 2009, dont le titre dit tout de lui et de cette époque. (2)

« Fin mars, j’avais enregistré une émission de télévision et je me souviens d’avoir ressenti une terrible douleur dans le dos pendant ce tournage : j’avais mis ça sur le compte d’un torticolis. Mais trois jours après, j’ai senti des ganglions dans mon cou : ils étaient douloureux. Je ne me suis pas inquiété. J’ai même trainé avant d’aller voir le toubib. Des examens furent pratiqués. Trois semaines plus tard, au moins, mon téléphone portable a sonné. J’étais dans la voiture et j’ai entendu la voix du médecin me dire : « Monsieur Fignon, on a trouvé des cellules cancéreuses, des métastases. »

Surtout au téléphone

J’étais fatigué, sans plus. Et ça m’est tombé dessus sans prévenir. Qui peut dire qu’il est préparé à ce genre de nouvelle ? Je n’ai que quarante-neuf ans. (…) Quand j’y repense : apprendre cela, surtout au téléphone, en voiture, ce n’était pas rien.»

A quoi a-t-il pensé, le médecin de Laurent Fignon, en lisant ces lignes ? Et à quoi pensent-ils, en général, ceux qui reçoivent ainsi, par voie/voix téléphonique la signature diagnostique redoutée ? C’est tout l’objet du riche ouvrage de Martin Dumont. Un ouvrage qui ouvre au médecin des abymes de réflexions.

«La violence des tensions liées à la situation, malcommode pour le médecin et sidérante pour le patient, d’une annonce de maladie, marque bien souvent le véritable début de la maladie pour le patient et fragilise la relation médicale. Elle est d’autant plus choquante que ce sont ici les mots, qu’on oppose habituellement à la violence, qui ont des effets délétères. Cela explique que la maladie puisse être mal annoncée, ajoutant au mal déjà présent. Il s’agit alors de rappeler que le langage a bien une origine éthique : on parle à autrui dans la perspective d’une sollicitude pour lui. Annoncer demande de renouer sans cesse avec cette origine et exige un engagement à chaque fois renouvelé du médecin, qui doit lui-même être soutenu dans cette épreuve.»

Les œuvres d’art en général

La sidération. Celle de Fignon. Celle de la personne qui entend la voix de celui qui sait ce qui se passe dans son propre corps ; une réalité qu’elle ne connaissait pas il y a quelques secondes encore. La révélation de la lésion, les calculs à entreprendre… l’émergence d’une vie désormais finie… renouer avec les autres… Peut-on aménager, travailler, améliorer, la prise de parole médicale de cet espace-temps ? Si oui, comment ? Faut-il condamner le téléphone en général, et le médecin de Fignon en particulier ?

L’auteur nous parle aussi d’autres voix que celles de la seule médecine. «Il y aura enfin la ressource d’autres paroles que la seule parole médicale : celles de l’amitié, des proches ; de la littérature, grande ou petite, et des œuvres d’art en général, capables de nous divertir, mais aussi de nous aider à nous approprier, en le formulant mieux que nous le ferions nous-mêmes, nos expériences les plus intimes et les plus décisives.» Puis reviendra la parole médicale, entièrement tournée vers l’action. Entièrement tournée vers le soin – le soin qui, comme nous le dit Donald Winnicot (1896-1971), participe du sentiment de se sentir vivant. (3)

France Télévisions

L’annonce téléphonique faite à Fignon se situe au printemps 2009. On avance un diagnostic de «cancer avancé» des voies digestives. Puis on hésite, on évoque un carcinome primitif d’origine inconnue. Puis, quelques mois plus tard, un cancer primitif d’origine broncho-pulmonaire. L’homme veut garder le secret. C’est bien mal connaître le milieu sportif et médiatique dans lequel il évolue. Suivent quelques épisodes assez peu glorieux dont la profession journalistique ne sort pas grandie.

La question du rôle joué par le dopage dans ce cancer ne peut pas ne pas être soulevée. Fignon assure pleinement, crânement son rôle de consultant du direct pour France Télévisions lors du Tour de France 2009. Il est toujours là lors du Tour de France 2010 – les auditeurs se souviennent peut-être encore de l’enrouement de sa voix due à la progression d’un ganglion en regard d’un nerf laryngé. Epanchement pleural au lendemain de l’arrivée aux Champs-Elysées. Fin août, il commente les Championnats d’Europe d’athlétisme de Barcelone. Il meurt le 31 août 2010 à l’Hôpital de la Salpêtrière. Laurent Fignon venait d’avoir 50 ans.

A demain

 (1)  Dumont M. « L’ annonce au malade ». Presses universitaires de France (Questions de soins) 2015

(2) Fignon L.  « Nous étions jeunes et insouciants ». Le livre de poche 2009

 (3)  Winnicot D. « Jeu et réalité ». Gallimard. 1975

3 réflexions sur “« Allo, ? Allo ? Monsieur Fignon? On a trouvé des cellules cancéreuses… des métastases…»

  1. Cher Jean-Yves Nau,

    Je profite de l’espace de commentaire pour vous contacter, même si ce message n’est pas vraiment un commentaire.
    Je voulais vous remercier pour votre billet sur mon livre « L’annonce au malade ».
    Je suis obligé d’avouer que vous avez touché juste en postulant que j’ai pu vibrer pour le vélo… même si j’ai plutôt découvert le Tour à l’époque de Greg Lemond, ce qui fera trembler tout admirateur de Fignon! Mais j’ai ensuite pu rattraper mon retard…(…)
    Je vous remercie pour l’écho que vous avez bien voulu donner à mon livre et la restitution bienveillante et développée que vous en avez faite!
    bien cordialement,
    Martin Dumont.

    • Cher Martin Dumont,
      Merci pour ces lignes. Il vous reste notamment à ouvrir le dossier Jacques Anquetil…
      A quand votre thèse sur les questions éthiques posées par les greffes « non vitales » ?
      Bien cordialement à vous
      J.-Y. N.

      • Bonjour,
        la thèse sur les greffes est pour l’automne prochain, si tout va bien – la soutenance en tout cas!
        bien à vous,
        M. D.

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