Tycoons : Fleur Pellerin envisagerait de transformer certains journalistes en «lanceurs d’alerte»

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C’était une rumeur des milieux autorisés – de sources proches du dossier. L’information est désormais pratiquement confirmée : Fleur Pellerin, ministre de la Culture et de la Communication réfléchirait à « des mesures qui pourraient garantir l’indépendance des rédactions dans un contexte de forte concentration des médias ». L’une des pistes envisagées consisterait à étendre à l’ensemble des chaînes audiovisuelles des clauses sur le pluralisme et l’indépendance des journalistes – des clauses figurant déjà dans les conventions signées avec le Conseil supérieur de l’audioviuel (CSA) par les chaînes traditionnelles et celle d’informations continues. Le gouvernement souhaiterait aussi réformer les comités d’éthique et de déontologie. Une des pistes envisagées serait de donner au CSA un droit de regard sur leur composition.

Arrivée des tycoons français

Les médias se font l’écho de tous ces conditionnels. Fleur Pellerin avait même, le 3 octobre dernier, choisi Le Figaro (entretien réservé aux abonnés) pour exposer ses vues sur le sujet. Le quotidien écrivait peu après :

« Le paysage médiatique français, qui ronronnait depuis longtemps, a été dynamité par l’arrivée brutale de deux capitaines d’industrie: Patrick Drahi et Vincent Bolloré, dont le style direct et la rapidité d’exécution ont bousculé, surpris et même choqué nombre d’acteurs et observateurs des médias. Ce n’est pourtant  pas le cas du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), gardien du bon ordre au sein du PAF. Il ne voit pas d’un (si) mauvais œil l’arrivée de ces deux tycoons qui font bouger les lignes et ne s’embarrassent pas des usages en vigueur. Si le régulateur n’a pas d’a priori négatif, il doit tout de même veiller au respect des principes édictés par la loi audiovisuelle. Jeudi matin, il a donc auditionné Vincent Bolloré qui a totalement changé la gouvernance du groupe Canal +, l’a directement mis sous la coupe de Vivendi et a changé la quasi-intégralité des dirigeants  (…) »

 Aujourd’hui on passe à l’étage supérieur. Patrick Drahi et Vincent Bolloré certes, mais aussi d’autres capitaines-tycoons comme le trio Xavier Niel, Matthieu Pigasse et Pierre-Antoine Capton. Et la nécessité annoncée de légiférer.

Alerte fonctionnarisée

La ministre envisage désormais de  contourner le « régulateur indépendant » (entendre le CSA) et de passer par la loi pour mieux encadrer la liberté d’expression dans l’audiovisuel. Il s’agirait tout d’abord « d’étendre le statut de lanceur d’alerte au secteur des médias ». On sait que ce statut juridique (qui a émergé dans le champ de la santé publique) protège les salariés qui dénoncent certaines des pratiques de leur entreprise. On sait aussi que certains lanceurs d’alerte devenus historiques dénoncent aujourd’hui le caractère selon eux insuffisant de la protection ainsi conférée (1). On sait encore que d’autres observateurs estiment contradictoire le fait que la puissance publique puisse protéger des personnes qui prennent le risque d’alerter. Selon eux on ne saurait, par définition, fonctionnariser une telle fonction. L’alerte (son lancement) serait en somme consubstantielle au concept de risque.

Le deuxième point auquel songerait Fleur Pellerin porterait donc sur la nécessité de rendre obligatoires les clauses déontologiques qui existent dans les conventions passées entre la plupart des chaînes et le CSA (Canal+ n’en dispose pas). Et la ministre de qualifier, dit-on, les comités d’éthique qui existent d’«inopérants car à la solde de l’actionnaire».  Son idée serait de leur garantir une plus grande indépendance.

L’éthique de Canal +

Le Figaro rappelle que lors de son audition devant le CSA (fin septembre) Vincent Bolloré s’était engagé à créer un comité d’éthique à Canal + et à renforcer le rôle de celui qui existe déjà chez iTélé. La menace d’une voie législative aurait, dit-on, au moins le mérite de mettre la pression sur Vincent Bolloré. Le Monde précise que Fleur Pellerin  envisagerait que ces mesures intègrent le projet de loi « relatif à la création » que Fleur Pellerin doit défendre devant le Sénat début 2016. Le sujet resterait toutefois soumis à l’arbitrage de Matignon et de l’Elysée.

Tant et tant de conditionnels impose de rester prudent. Le 28 septembre, sur l’antenne de France Inter, la ministre avait dit : « je suis vigilante, car je suis garante de l’indépendance des rédactions ». Mais elle avait aussitôt ajouté : « Aucune enquête n’a pour l’instant révélé s’il y avait eu une intervention directe. » « [Si c’était le cas] j’en serais extrêmement contrariée et il faudrait sans doute que j’évoque ce sujet avec le CSA ». Qui, sérieusement, oserait contrarier la ministre de la Culture et de la Communication ?

A demain

(1) Un ami journaliste bien informé nous indique la publication imminente d’un ouvrage intitulé « Le racket des laboratoires pharmaceutiques (et comment en sortir) 10 milliards d’euros d’économie réalisables sur nos dépenses de médicaments » aux éditions Les Petits Matins.

Cet ouvrage (dont nous n’avons pas encore pu prendre connaissance) est signé de trois spécialistes non journalistes : Michèle Rivasi (députée européenne, professeure en biologie et spécialiste des questions de santé publique) ; Serge Rader (pharmacien et lanceur d’alerte) ; Marie-Odile Bertella-Geffroy (a été juge d’instruction avant de devenir avocate en 2014, spécialisée dans les dossiers judiciaires de santé publique).

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